941 - La Bataille de Trévières racontée par le Chanoine BERTREUX

Le Chanoine Bertreux , ancien missionnaire en Chine, a été curé de Trévières de 1934 à 1952. Il a laissé un récit des événements, reproduit ci après.

…Avant le 5 juin, les reconnaissances d'avions très nombreuses annoncent des événements prochains.

5 juin

Bombardements sur la côte vers Maisy et Saint Laurent. Batailles d'avions en direction de Longueville - Englesqueville.
Au commencement de la nuit, fusées et projecteurs sur la côte Vierville- Saint-Laurent-Colleville.

6 juin Les troupes allemandes de Trévières sont alertées à 2 heures du matin. C'est le Débarquement. A l'aube, premiers obus de marine sur Trévières. Une victime à L'Etard, des blessés. On se bat sur la côte, Aviation très active. Les nouvelles sont contradictoires : rien de précis pendant toute la journée
Du 6 au 7 juin nuit calme

7 juin A 9 heures du matin, grosses explosions qui font trembler la bourgade.
A 9 h 30 un obus écrase un immeuble rue Octave Mirbeau.
Les pièces de marine intensifient leur tir, réglé par l'aviation qui ne cesse de sillonner le ciel de Trévières. Des morts, des blessés un peu partout. De nombreux habitants quittent la ville, se réfugient dans des tranchées préparées d'avance, ou gagnent la campagne pour trouver un abri dans les fossés. Des incendies s'allument. Toute la rue des Bretons, L'Hôtel de Ville, La Poste, les Ecoles de Filles sont en feu. Les rues sont encombrées de débris, de fil métallique enchevêtrés : aspect lamentable. On ramasse les morts, on panse les blessés. Les brancardiers bénévoles font leur devoir sous la mitraille.
Nous savons maintenant que les Américains se battent à Vierville, Saint-Laurent, Colleville.
Dans la soirée, vers 22 heures, l'artillerie se calme, mais recommence à l'aube du jeudi matin.

8 juin

Intense bombardement qui ne cessera plus jusqu'au vendredi soir 9 juin.
Les troupes américaines approchent. On croit distinguer dans le lointain, sur les collines qui dominent la vallée de l'Aure, des commandements, des ordres, qui ne sont pas en langue allemande. Fusillade entre Surrain et Trévières. Les Américains progressent, ont franchi la rivière à l'Est et s'infiltrent dans la campagne vers Mandeville.
Encore des morts parmi nos habitants. Quelques uns sont inhumés provisoirement dans une tranchée du Presbytère. Des civils sont frappés dans leurs abris par des éclats d'obus. Quatre morts et plusieurs blessés graves dans un seul endroit, la plupart appartenant à une même famille.
Les allemands disposés en tirailleurs, tiennent encore la route de Trévières à Bayeux. Fusillade intense à travers la vallée de l'Aure, éclatements continus des obus de marine. Des escadrilles d'avions, dans une ronde continuelle, mitraillent tout ce qui bouge. On prie ferme dans les tranchées, les abris ou les ruines.
L'église, endommagée déjà est frappée. Le clocher et la nef s'effondrent vers 6 heures du soir. Des renforts sont amenés par les Allemands. Leurs tanks tirent sans arrêt. La nuit du 8 au 9 est très dure. Les navires tirent de la côte ; les Américains tirent des collines voisines au Nord, et , le mouvement d'encerclement étant commencé, tirent encore de Mandeville à l'Ouest. Les Allemands ont de l'artillerie à Dungy, au Sud, et répondent. Les incendies continuent et leurs flammes montent dans l'obscurité. Les heures sont angoissantes, et ceux qui demeurent encore à Trévières, les rares habitants qui sont restés dans les abris, sentent qu'ils n'ont guère de chance d'échapper à la mitraille qui sans arrêt, ébranle, déchire, abat les maisons, les toitures, les arbres, les ruines. Sous ce déluge d'obus et de balles, qui hurle et siffle et fait trembler le sol, chacun courbe la tête et se prépare à paraître devant Dieu.

9 juin

A l'aube de ce jour, on se demande ce qui va rester de Trévières, et ce que sera le nombre de victimes.
A 7 heures du matin, le chanoine Bertreux et le capitaine en retraite Turbert vont ensemble visiter les tranchées. Dans la nuit les Allemands ont creusé de nouvelles défenses. Près de ces ouvrages, le chanoine Bertreux, qui vient de donner le sacrement à un blessé, est arrêté comme espion, bientôt rejoint par le capitaine Turbert, qui a découvert deux nouveaux morts, et qui est arrêté lui aussi.
Mis au secret, pendant que siège un conseil de guerre, on décide de les fusiller tous les deux devant l'église. Cependant l'exécution est différée, et les soldats les amènent à travers champs. La campagne est criblée de trous d'obus ; les arbres des talus sont brisés, arrachés, déchiquetés, dans un rayon d'un kilomètre au Sud de Trévières. A chaque instant, les deux prisonniers s'attendent, et se le disent, à être fusillés et jetés dans les buissons.
Dans un poste de commandement, dissimulé sous les arbres, les captifs comparaissent enfin devant un officier supérieur, qui leur annonce qu'ils vont être fusillés sur le front du régiment assemblé. Les heures passent, plutôt longues, mais la bataille se rapproche. Les Américains ont avancés par Aignerville, vont encercler Trévières. Vive fusillade. On donne l'ordre aux deux prisonniers d'avoir à disparaître, dans la direction opposée à l'avance américaine : ils disparaissent !
Il est 17 heures. On se bat dans la rue du Pont de la Barre. Des tanks allemands arrivent en renfort, avec des colonnes de fantassins, de Bernesq et de Bricqueville. Maison par maison, les Américains avancent. Des Allemands retranchés dans les décombres tiennent encore. Dans les tranchées couvertes garnies de civils, il se trouve que si l'entrée est occupée par les Américains, les Allemands gardent la sortie, et tous tirent les uns sur les autres par dessus les réfugiés atterrés.
Les obus de l'artillerie de marine cherchent maintenant les positions allemandes au Sud de Trévières, vers Rubercy, vers les Tourailles, où des shrapnells éclatent pour couper les routes de renfort.
Les troupes Allemandes sont fatiguées , semblent moins disciplinées. Deux civils, MM Planchon et Frémont, sont tués froidement au Camp-Martin, sans raison, sans provocation ; un troisième, M Jules Martin échappe de justesse au même sort.
En direction Beau-Moulin, à 19 heures, les Allemands battent en retraite, et sont poursuivis à travers les marais. Ils sont encore à Dungy, d'où ils rayonneront toute la nuit avec leur tank, mais les Américains sont virtuellement maîtres en ville. Avant la nuit, ils recueillent les Français qui sortent des abris ou des décombres, et se dirigent vers les tranchées au Nord, où les rescapés passent la nuit sous la garde des libérateurs.
Cependant la bataille continue dans les maisons où des soldats allemands sont toujours retranchés, et l'aviation mitraille sans arrêt. Sur la Place du Marché, dans les rues de la Gendarmerie , de la Halle, sur la route de Bayeux, des immeubles, garnis de grenades incendiaires sont en feu.
On organise les secours avec quelques habitants courageux qui ont tenu pendant la bataille, et c'est la lutte contre l'incendie avec les moyens de fortunes . Des femmes, des jeunes filles font la chaîne, apportent l'eau puisée dans les trous d'obus. Des hommes, au mépris du danger, font la part du feu, éteignent des brasiers qui se rallument de tous cotés et parviennent à sauver la bourgade d'un désastre presque total. Les blessés sont pansés ; les plus gravement atteints ont été conduits à l'Hôpital de Bayeux. Les morts sont rassemblés. Que de magnifiques dévouements se sont révélés dans ces heures tragiques !
Trévières, une des premières villes de France prise par les Américains, a perdu sa physionomie habituelle de jolie et paisible bourgade de Normandie, mais elle recouvre la liberté !

10 juin et jours suivants

Les troupes de Débarquement affluent ; les tanks, l'artillerie motorisée , les convois, commencent leur course sans fin. Des centaines de milliers d'hommes examinent en passant nos ruines, pour beaucoup première vision de guerre en France; ruines que pendant longtemps encore l'aviation Allemande frappera dans ses attaques nocturnes, et qui trembleront sous les rafales de D.C.A…. Dans ces ruines des Français recommencent à vivre.

Gardons dans nos prières le souvenir de nos morts.

Melle Marguerite CROSVILLE
M. et Mme Arthur PROUTEAU
M. Georges VASSEUR
Mme Laetitia LECUYER
Mme JORET
Melle Lucienne DURAND
Melle Madeleine DURAND
M. Jacques DURAND
Melle Nicole DURAND
M. Georges FENAND
M. Jack LE SUEUR
M. Daniel LEMARQUAND
M. Léon PLANCHON
M. Emile FREMONT
M. Albert ANCELIN
M. Norbert ELIE
Mme EGASSE

Seigneur ! Donnez-leur le repos éternel

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