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Souvenirs de Michel Hardelay (8)

Visite le 8 juin au manoir de Than et au Vaumicel
avec le capitaine Gardiner

 


POUR MEMOIRE, ces souvenirs ont été dispersés en plusieurs chapitres classés chronologiquement :

 


(détails) Le manoir de Than, avant son incendie

(détails)


(détails) GI montant dans le grand cyprès par l'échelle d'accès en bois (juin 1944)


(détails) Ci dessus et à gauche, le grand cyprès, vers 1970. On aperçoit la première
plate-forme construite par les Allemands, à environ 10m de hauteur.


En rouge, l'itinéraire de Michel Hardelay

(détails) le portail de l'Ormel



(détails) face Nord


(détails)côté Sud-Est


(détails) Vue aérienne (après -guerre)

Au manoir de Than

Les Allemands avaient creusé dans le mur clôturant le parc du Manoir de Than quatre meurtrières leur permettant de tirer aussi bien en direction du carrefour de la poste que des virages et du cimetière, mais on ne décelait aucune trace de combat sur la route.

Nous avançâmes jusqu'à l'entrée du parc ; une des grilles de l'entrée était sur le sol et était pliée, on pouvait apercevoir les traces d'un engin à chenilles mais celui-ci avait fait demi-tour au bout d'une dizaine de mètres.
(peut-être un char Américain)

Au pied du deuxième arbre bordant l'allée, à gauche, se tenait un soldat
(Américain) dans la position du tireur à genoux, mais sa carabine était tombée à côté de lui; il avait reçu une balle mortelle alors qu'il cherchait probablement un tireur caché dans l'arbre (le très grand cyprès du parc) où était nichée une mitrailleuse (placée tout en haut, la vue donnait sur Vierville et la mer). Le capitaine Gardiner ramassa la carabine et détacha la cartouchière.
      
Les restes calcinés du manoir se dressèrent bientôt devant nous. Il n'en sortait aucune fumée ; avait-il brûlé le 6 ou le 7, qui l'avait incendié ? Un bazooka armé, la gâchette retenue par un bout de carton blanc était posé à l'angle gauche des murs, sur une sorte de borne nous jetâmes un coup d'il sur les deux casemates bétonnées, contiguës à la maison des gardes. Comme requis pour une corvée, j'avais travaillé à l'excavation de la première avec sept autres hommes, dont les deux stagiaires à maître François
(F.de Bellaygues), aux noms bien français (c'était semble-t-il des anglais fugitifs), l'aubergiste et son commis, et deux charretiers qui transportaient la terre extraite.
      
Le feldwebel qui nous commandait nous avait dit de creuser jusqu'à la nappe d'eau ; on devait la trouver à deux mètres vingt-cinq, mais j'eus l'occasion de revenir au cours d'une permission au printemps 1945
  (MH s'était engagé dans l'armée pour la fin de la guerre), je constatais que l'eau recouvrait la deuxième marche de l'escalier de descente. En attendant le retour du feldwebel venant constater que le plus bas niveau était atteint, j'avais, avec de la glaise jaune du trou fait la tête d'Hitler, assez ressemblante. Je l'ai conservée en souvenir. 


  (détails) 1970

le plan des nombreux abris construits par les Allemands
dans le parc.

Nous continuâmes vers les communs: dans une remise ouverte à gauche de l'entrée postérieure, on avait placé le corps du feldwebel sur une porte supportée par deux tréteaux; sa croix de fer avait été disposée bien en vue sur sa poitrine. Nous avançâmes jusqu'à l'entrée donnant sur la route desservant le quartier du "Maroc". Deux Allemands gisaient dans le retour du mur, à droite. L'un était très jeune, l'autre avait des cheveux gris. Ils tenaient leurs fusils à la main pointés vers le Nord, le capitaine ramassa les deux Mauser et les cartouchières.
    
Je lui proposai d'en porter une partie ; il me répondit qu'un civil ne devait pas porter d'armes cependant, un peu plus tard, en ayant encore récupérées il consentit à me donner les cartouchières.


Au château des Isles (chez les Ygouf)
     
 " Nous refîmes le trajet inverse et regagnâmes la route de Formigny nous longeâmes la propriété de la famille Y. (Ygouf), incendiée la veille,
passâmes devant l'entrée de l'Ormel sans y rentrer.

 A la maison de Raymonde Hue

"Je ne sais quel instinct me poussa à entrer dans la maison à gauche. Peut-être la porte ouverte et les volets clos? C'était la maison habitée par la communiante à la bicyclette bleue
(Raymonde Hue, 12 ans), Dans la pénombre, la première chose qui me frappa ce fut le gros édredon de satin rouge sur lequell était couché un allemand mort; un autre geignait doucement dans un coin à droite. J'avançai d'un pas: le long de la porte était allongé un soldat allemand qui murmura, à travers la mousse rougeâtre qui sortait de sa bouche " I want to see an american officer" !!! je lui répondis "wait a minut, he is very near, I call him" Il parut soulagé, et je sortis et dit au capitaine: "un blessé vous demande". Il entra dans la maison, en ressortit un instant plus tard, héla un soldat, lui donna un ordre, et vint me retrouver sur la route du Vaumicel. Nous n'avions pas fait 50m qu'une jeep s'arrêtait devant la maison et en repartit au bout d'un instant.
A ce moment, nous croisâmes la mère de la fille à la bicyclette bleue. Je ne pus m'empêcher de lui dire: "Attendez 5 minutes avant d'aller voir chez vous, actuellement ce n'est pas joli".

Et voici le récit de Raymonde: "Le lendemain matin, le 8 juin, deux officiers américains avec le garde champêtre de Louvières, nous ont dit que nous étions libérés (à ce moment là, Raymonde Hue se trouve sur la commune de Louvières). Nous sommes donc rentrés chez nous et en repassant par le chemin, on a pu voir tous les dégâts et les morts. En rentrant à la maison, on a constaté qu'elle était démolie et que les murs étaient éventrés. A l'intérieur, il y avait deux soldats allemands morts et un troisième qui était blessé. Ma mère connaissait le soldat blessé, il était à la Kommandantur et il dormait le soir chez Monsieur Lelarge, chez qui les Allemands avaient réquisitionné des chambres. Ce soldat allemand qui agonisait dans la maison, était à Vierville depuis 2 ans, il avait toujours dit à ma mère qu'il était le trésorier-payeur, quand il venait chercher chez mes parents le soir, un litre de lait. Il a demandé à ma mère à boire, elle a été lui chercher un verre d'eau. A ce moment là, Monsieur Hardelay est arrivé avec deux officiers américains. Elle leur a alors dit qu'elle lui avait donné un verre d'eau. Les officiers américains ont pris contact avec le soldat agonisant et après, lui ont dit qu'elle avait bien fait de lui donner à boire car il s'agissait d'un homme blessé et d'un espion américain."

"Le lendemain, lorsque la famille Ygouf m'eut raconté l'aneccdote de la troupe d'Allemands ne paraissant pas connaître cette langue, je ne pus m'empêcher de faire le rapprochement avec cet allemand blessé m'adressant la parole en anglais et exigeant un officier comme interlocuteur.
Ces hommes avaient-ils été parachutés pendant la nuit ? J'ai eu l'occasion de consulter la carte détaillée des parachutages. Celle ci note un parachutage d'un homme des 2 divisions lâchées sur le Cotentin, en un point situé entre Vierville et Formigny, dans les fonds de Véret, par un avion égaré. Le livre sur la Pointe du Hoc parle de quelques hommes, qui, parachutés par erreur hors zone, ont prété main-forte aux Rangers. Un fermier aurait vu un parachute tard dans la soirée du 5 se poser dans les prés de Véret. Mais un seul, pas un détachement.

Il faut donc supposer que la compagnie qui, venant de Saint-Laurent, se cantonna aux Isles le soir du 6 juin avait amené avec elle des GI qui revêtirent une tenue allemande, qui avaient des armes allemandes et créèrent une sanglante diversion le lendemain, car il semble qu'il y ait eu de nombreux morts de part et d'autre, ayant aperçu, lors de mon passage aux Isles le 8, des masses sombres à travers les hautes herbes.
Ayant eu au cours de nombreuses cérémonies commémoratives et inaugurations officielles, l'occasion de m'entretenir avec des officiers supérieurs et même des généraux de la National Guard, je leur posai cette question:

"Y a-t-il eu des soldats Américains habillés en Allemands pour créer une diversion le 6 juin?"
Les premières années, ils paraissaient scandalisés par la question, puis peu à peu leurs dénégations se firent moins fermes, enfin, assez récemment un général me répondit "c'est possible".

  Au château du Vaumicel

(Nous) arrivâmes à la route du Vaumicel. Nous approchions du Vaumicel, tout paraissait calme et aucun dégât n'était visible. Nous entrâmes dans la cour puis gagnâmes le bâtiment d'habitation; j'ouvris la porte et appelais; personne ne répondit.
      
Nous allâmes jusqu'à la grange récemment incendiée au fond du jardin, personne non plus. J'avisai une petite porte dans le haut mur clôturant le potager et la poussai; le long du mur il y avait un grand abri et trois hommes en sortirent dès qu'ils nous aperçurent: maître François
(François de Bellaygues) et ses deux stagiaires. Je présentais le capitaine et les deux stagiaires se nommèrent. Je leur dis: "Vous pouvez maintenant donner vos vrais noms. Ils s'exécutèrent. Le capitaine sortit alors un petit calepin de sa poche et sembla vérifier les deux noms.
       
Je renseignai le propriétaire des lieux sur les événements des deux jours précédents; il me dit que sa femme, lui-même et le personnel de la ferme étaient dans l'abri depuis 48 heures et que personne n'était venu les voir avant nous."


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