7221

 

Souvenirs de Franz Gockel (2)

soldat dans le WN62, le 6 juin 1944

 

6 juin 1944:"ILS ARRIVENT"

 


Le soldat Gockel qui était au
WN62 et a raconté en détails ses
souvenirs 


  (détails)
Gockel au milieu de ses
camarades

                   "Le cri "Alerte!" lancé à l'intérieur de l'abri, nous tira d'un profond sommeil vers une heure du matin. Un camarade se tenait à l'entrée et hurla encore, pour qu'il n'y ait aucun doute "le plus haut degré d'alerte !" et nous poussa à nous dépêcher. Mais les jours passés, on nous avait si souvent fait sortir, que maintenant ça nous était égal. Les plus durs à cuire se retournèrent dans leur lit avec quelques jurons en cherchant à se rendormir. Alors que le camarade se tenait encore dans l'entrée, le sous-officier Förster apparut derrière lui et cette fois, avec la phrase "Les gars, maintenant cela devient sérieux, ils arrivent !" nous mit debout immédiatement. Tous prenant leur fusil, se dirigèrent au pas de course vers les armes lourdes. Toute fatigue était oubliée. Les mitrailleuses, les canons et les mortiers furent chargés. Prêts à tirer, nous nous tenions près des armes. C'était une nuit comme beaucoup d'autres. Mais bientôt les premiers messages nous parvinrent depuis le poste de commandement (P.C.) de la compagnie. À Sainte-Mère-Église, dans le couloir aérien à environ 35 km à l'ouest de Colleville-sur-Mer, dans la presqu'île du Cotentin entre Carentan et Cherbourg, des troupes de débarquement étaient parachutées. Une armada de bateaux avait quitté les ports du sud de l'Angleterre et s'approchait de la Normandie. 
               "Rien n'était encore visible sur notre secteur de côte. Tout restait calme. Était-ce à nouveau une fausse alerte ? Le temps passait lentement. Cela devait-il vraiment devenir sérieux ? Habillés d'un léger treillis nous nous tenions tremblants de froid auprès de nos armes. Le cuisinier distribua du vin chaud. Notre instinct de survie prit aussitôt le dessus. Ayant effectué des travaux de terrassement, nous avions gardé durant la nuit le treillis -notre tenue de travail - car il était prévu de creuser d'autres tranchées le lendemain. Nous maudissions cette satanée alerte et attendions le moment de pouvoir retourner dans notre abri. Le calme nous pesait lourdement. La tension intérieure grandissait. Bientôt il y eut dans l'air un bruit, qui laissait deviner des vois de bombardiers qui s'approchaient. Et à nouveau, comme si fréquemment ces derniers temps, notre bordure de côte fut survolée. Mais le calme ne se prolongea pas. Avec l'aube de nouvelles formations de bombardiers arrivèrent. Des ombres sombres devinrent visibles à l'horizon. D'abord nous crûment qu'il s'agissait de patrouilles côtières allemandes. Les ombres cependant grandissaient et devinrent si nombreuses, que nous ne pouvions plus y croire. Les silhouettes de petits et de gros bateaux toujours plus nombreux, se dessinaient. De nouvelles formations de bombardiers s'approchèrent de la côte. À Port-en-Bessin, quelques kilomètres à peine à l'est, les premières bombes tombèrent.

                "Des bombardiers s'approchèrent à nouveau de la côte. Je me tenais dans mon bunker enterré. Devant moi il y avait la mitrailleuse lourde sur son affût tournant. Trois ouvertures de tir étaient orientées vers la mer. Je vérifiai encore une fois les bandes de cartouches. Je cherchai à me concentrer sur mon arme pour éviter de penser. Maintenant les bombardiers étaient au-dessus de nous et il était trop tard pour risquer le saut dans le trou individuel, qui devait nous offrir un abri en cas d'attaque aérienne. C'était trop tard pour cela. Je me fis donc tout petit sous le socle de la mitrailleuse. Les bombes s'enfonçaient dans le sol sablonneux et rocailleux en hurlant et en sifflant. Nous étions plongés dans la boue et la fumée. Le sol tremblait, Les yeux et le nez étaient pleins de poussière. Le sable crissait sous les dents. Tout espoir d'aide était perdu : nos avions tardaient à venir. Il n'y avait pas de canons de DCA dans cette partie de la côte. Les bombardiers pouvaient lâcher leur charge mortelle impunément. Entre temps, de lourds obus d'artillerie de Marine explosèrent. Depuis une tranchée, j'eus l'occasion d'observer, comment les bombardiers lourds lâchaient leurs charges meurtrières sur un point d'appui voisin. Bombes et obus de l'artillerie navale s'enfonçaient dans le sol, projetant en l'air des mottes de terre, du barbelé, et des blocs de béton. Mais ce n'était pas tout : La flotte de débarquement qui s'approchait dans la grisaille matinale préparait des choses encore plus effrayantes pour les points d'appui. Pour nous commençait un combat sans issue. Peut-être est-ce justement ce désespoir qui a contribué à ce que nous nous défendîmes si amèrement. Nous voulions survivre.

                    "Une flotte s'étendait devant notre côte à perte de vue. De gros bateaux de guerre semblaient se tenir devant nous, comme pour une parade. Le spectacle, pour les rares survivants du bombardement naval, a été une aventure vécue unique mais effrayante.

                      "Salve après salve, l'artillerie navale pilonnait sur notre point d'appui. Les bateaux n'étaient qu'à une distance d'environ 20 km. Cette distance s'amenuisait peu à peu. À l'oeil nu, on pouvait de mieux en mieux distinguer les détails de cette flotte qui arrivait. La grêle d'obus qui tombait sur notre point d'appui devenait toujours plus violente. De plus en plus de gerbes de terre montaient en l'air pour s'effondrer à nouveau. La ceinture minée de la plage avait été déchirée par les obus. Les barrages de mines et les asperges de Rommel s'éparpillaient dans l'eau.

                    "Tout, dans la flotte de débarquement témoignait d'un déploiement de matériel prodigieux, auquel nous ne pouvions opposer qu'une faible résistance qui allait en diminuant. Nos armes lourdes étaient prévues pour tirer de près. De ce fait il s'agissait pour nous d'attendre et d'attendre encore. L'ennemi devait avancer à proximité immédiate de la côte. Jusque là, nous n'avions compté que sur un débarquement à marée haute, puisqu'à marée basse, les bateaux se seraient échoués sur le sable. Pourtant c'était marée basse. L'eau était à environ 300 mètres du rivage.

                      "Des bombes et surtout des obus avaient bouleversé notre point d'appui. Mais nous n'avions pas encore subi de grandes pertes en hommes. Au milieu de cette grêle d'obus, nous utilisions chaque seconde possible, pour établir une liaison avec le voisin. Environ 15 mètres devant moi il y avait un canon antichar de 50 dont le servant était seul car son tireur approvisionneur était blessé. 40 mètres à ma gauche, il y avait un combattant isolé - comme moi - avec une mitrailleuse lourde polonaise.

                   "Pendant cette canonnade, la flotte de débarquement s'était approchée suffisamment pour que tous les détails en fussent nettement identifiables. À côté de bateaux de guerre de différents types, il y avait des transporteurs de troupes, des bateaux de débarquement et des bateaux d'assaut prêts à débarquer l'armée d'invasion sur le rivage. Soudain - vers 6 h 00 - le feu cessa d'un seul coup. Il en résultat un calme inquiétant. Mais cela ne dura pas. Les bateaux de guerre se remirent à tirer. Les obus hurlèrent à nouveau. C'est alors que se déchaîna un barrage d'artillerie sur les obstacles de la plage. Une partie des troncs d'arbres fut déchiquetée. Certains brûlaient. Lentement, mètre après mètre, le rouleau de feu s'avançait. Un rouleau monstrueux de brouillard et de fumée tournoyait avec des craquements assourdissants, des hurlements, des sifflements et des crissements, abattant tout et s'avançant vers nous. Le rouleau de feu prenait son temps. Il savait que nous ne pouvions lui échapper. Sans secours possible, j'étais allongé sous le socle de ma mitrailleuse. Les premiers obus de ce rouleau de feu tombèrent entre nos postes de mitrailleuses et nos bunkers. D'autres passèrent à travers les fentes de tir de mon poste de mitrailleuse. Les installations de mise à feu de deux lance-flammes furent pulvérisées. Sous cette grêle d'obus, je cherchai à vaincre ma peur avec des prières spontanées courtes prononcées à voix haute.

                      "Dans la maison paternelle, durant les bombardements, en plus de la prière du rosaire, nous appelions la mère de Dieu, Saint Joseph et nos Saints Patrons, leur demandant protection et secours. Maintenant, en cette heure je me remémorais ces prières et les répétais constamment. En tant que combattant isolé près de ma mitrailleuse, je n'avais personne à qui parler dans cet enfer déchaîné par l'artillerie navale.

                        "Au-dessus et à côté de nous il y avait comme des roulements de tambour et des crépitements. Les éclats volaient en sifflant et en hurlant. Ils claquaient contre du bois ou du béton ou s'enfonçaient dans le soi avec un bruit sourd. Puis le silence revint.

                      "À nouveau il y eut des sifflements et des crissements. Nous étions six camarades à être répartis dans la partie inférieure du point d'appui sur une étendue d'environ 80 mètres. Un seul d'entre nous avait été blessé légèrement jusqu'à présent.

                        "Le camarade Siegfried Kusta, le servant du canon anti-char de 50 vint en rampant dans mon bunker et cria: "Attention, Franz! Ils arrivent!"

                       "Alors la surface de la mer s'anima. Les bateaux d'assaut et des bateaux de débarquement spéciaux s'approchèrent de la plage. Les premières troupes de débarquement entassées debout serrés sur les bateaux se précipitèrent en dehors. L'eau leur allait jusqu'aux genoux, parfois jusqu'à la poitrine. Une course commença sur la large plage sans protection jusqu'au talus de galets, qui offrait le premier abri. À présent on s'activait sur les points d'appui. Jusque là nous n'avions utilisé aucune arme défensive. Cela eût été insensé et inutile que de vouloir riposter aux bombardements aérien et naval. Nous n'avions tous pensé qu'à sauver notre vie dans les bunkers et les trous de terre, aussi longtemps que possible. Les premiers tirs de mitrailleuses nous appelèrent aux armes. Les occupants des premiers bateaux d'assaut et de débarquement s'effondrèrent morts ou blessés après quelques mètres. Certains des premiers bateaux d'assaut flottaient sans pilote à la surface de l'eau. Cela ne dura pas longtemps. Le tir des bateaux à faible tirant d'eau, qui s'étaient approchés très près de la plage, reprit. Ils étaient essentiellement armés de canons à tir rapide et de mitrailleuses lourdes, qui ouvraient maintenant le feu contre nos positions et les emplacements de canons dispersés. L'artillerie navale lourde prenait sous son feu l'arrière-pays.

                      "Avec ma mitrailleuse lourde j'avais tiré quelques rafales sur les bateaux de débarquement, lorsque celle-ci s'enraya par suite de l'encrassement des bandes de cartouches durant le bombardement. Rapidement, la bande de munitions fut extraite, secouée et à nouveau introduite. À cet instant même, ma mitrailleuse fut criblée de balles entre mes mains. Aujourd'hui encore je ne peux comprendre comment je m'en suis tiré sans la moindre blessure.

                       "Nous fûmes surpris, qu'avec aussi peu de défenseurs restants nous ayons stoppé l'invasion de notre littoral.

                        "Nous pensions aux nombreuses victimes des bombardements et des destructions chez nous en Allemagne. Ici nous étions en face du même adversaire. Mais contrairement aux nombreux civils de là-bas, qui étaient sans défense contre les bombardements, nous pouvions nous défendre. Et nous voulions survivre!

                        "Un camarade avait tiré obus sur obus avec son canon de 75. Mais à ce feu, les bateaux de débarquement qui approchaient, répondirent rapidement. Les ouvertures de tir étaient masquées par le brouillard et la fumée des obus qui explosaient. Quelques obus ayant pénétré par ces ouvertures mirent le canon hors de d'usage. Le servant du canon réussit à se mettre en sécurité tout en n'étant que légèrement blessé.

                       "À 20 mètres à peine, à côté du canon de 75 pointé vers la mer, il y avait un "Tobrouk" avec une mitrailleuse MG 42. Cette nouvelle mitrailleuse à tir rapide, avait récemment fait ses preuves contre l'assaut des masses d'infanterie russe. J'ai retrouvé aussi les deux camarades de ce poste en 1964 au cimetière militaire de La Cambe.

                         "Environ 40 mètres derrière moi, dans la maison qui renfermait notre PC et la cuisine et qui avait déjà été détruite au début du bombardement par l'artillerie navale, d'innombrables obus explosaient toujours et des morceaux de bois et des restes de mur étaient projetés sans cesse en l'air.

                        "À environ 15 mètres devant moi, en direction de la plage, il y avait dans un creux aménagé le canon anti-char de 50 servi par Siegfried Kusta. Cet emplacement de canon n'était pas visible de la mer. Avec ce canon. Siegfried défendait la plage depuis le WN 62 jusqu'au WN 61. Plusieurs chars et bateaux en flammes après avoir été touchés, prouvaient que ce soldat avait empêché le franchissement du talus de galets de la plage grâce à son expérience acquise sur le front de l'est. Emest Hemingway a mentionné ces chars et de ces bateaux brûlant sur la plage.

                         "Entre temps, la deuxième vague de bateaux de débarquement arriva. Une nouvelle course eut lieu vers la plage. À nouveau les occupants des points d'appui se défendirent. Mais la résistance fut plus faible. De plus en plus de camarades étaient morts ou blessés. La mer montait lentement. L'eau se rapprochait du bord. Le parcours à découvert n'était plus aussi long pour les troupes de débarquement. Des bateaux de débarquement avec des chars d'assaut ouvraient leurs portes abattantes et les chars roulaient rapidement vers la plage en tirant. Depuis quelques heures le combat allait et venait. La plage était couverte de morts, de blessés et de soldats en quête d'un abri. La marée arrivait. L'eau montait toujours davantage. Tous ceux qui pouvaient courir ou ramper, cherchaient à atteindre le talus sauveur. Là encore beaucoup furent victimes de notre défense.

                      "Mais de notre côté il y eut également des pertes importantes. Les blessés légers furent bandés et renvoyés. Les blessés graves furent bandés et allongés dans un endroit protégé. Les camarades morts restèrent étendus. Personne n'avait le temps de s'occuper des morts.

                      "De nombreux soldats des troupes de débarquement atteignaient maintenant le talus de galets qui leur fournissait une protection. Là, ils pensaient être en sécurité. Mais pour un court instant seulement. Nos mortiers avaient attendu cet instant pour ouvrir leur feu de barrage sur la levée de galets. Des obus avec allumage à percussion explosèrent sur les galets. Les éclats d'obus, les gravillons qui voltigeaient et les morceaux de pierre occasionnèrent à nouveau des pertes sérieuses aux unités débarquées.

                         "La marée montante amena sur le rivage les soldats morts et blessés des troupes de débarquement en même temps que des débris de navires et des épaves de bateaux. C'était une vision scandaleuse, de voir constamment de nouvelles troupes envoyées à la mort. Peter Busemann, un étudiant du Michigan aux USA, trouva dans des livres d'écoliers ce compte-rendu : "Les soldats US avançaient comme des automates à travers le feu de la défense vers les positions allemandes". À son idée, cette réalité de "se précipiter dans la mort comme des automates" n'était pas imaginable. Nous étions à portée de voix devant eux.

                         "Vers midi, la marée montante avait atteint le talus de galets. Les bateaux de débarquement et les péniches à faible tirant d'eau, étaient échouées devant nous à 100 mètres à peine. Nous saisîmes nos fusils et cherchâmes à empêcher d'autres débarquements.

                          "Les premières troupes avaient atteint les zones à l'ouest et à l'est de notre point d'appui et avaient conquis d'autres points fortifiés qui avaient subi de fortes pertes par suite des attaques aériennes et de la canonnade de l'artillerie navale et de là ils pénétraient plus avant dans l'arrière-pays. Nous devions maintenant nous défendre également contre les attaques venant de l'arrière. Il ne venait pas de renfort. Michael Schnichels fut envoyé en émissaire à la compagnie, pour chercher du renfort, mais il ne revint pas. À Colleville se déchaînaient déjà des combats acharnés. Il n'y avait plus de renfort possible.

                          "Comme Michael me le décrivit après la guerre, il était à Colleville caché derrière un cheval mort. Celui-ci fut alors touché par un obus, et de ce fait le recouvrit complètement avec les lambeaux de son corps en l'aspergeant de son sang. Lui-même n'eut que de légères blessures dues aux éclats. Pour les américains qui montaient à l'assaut, Michael trouvé gisant dans le corps du cheval en lambeaux, dut être un spectacle horrible. Un "Ami' lui fourra aussitôt une cigarette dans la bouche.

                           "L'adversaire débarquait toujours plus de troupes, et notre résistance allait en faiblissant. Aux alentours de midi, à marée haute, deux petits bateaux de débarquement passèrent devant le WN 62 sur des mines fixées sur des obstacles recouverts par la mer. De fortes explosions mirent les bateaux en pièces. Il n'en resta que des épaves.

                           "Vers 11 heures, après une pause du tir, un grand transporteur de troupes (Landing Craft Infanterie LCI) vint directement devant nos positions, à quelques mètres de la plage. Des passerelles latérales étaient remplies de soldats tassés les uns contre les autres. Il y eut à nouveau un tir sur notre point d'appui inférieur. Ensuite Siegfried Kuska s'approcha de moi en rampant, le fusil à la main. Son canon anti-char n'était installé que pour tirer parallèlement à la côte. Le feu roulant se déplaça alors sur le terrain en pente douce du point d'appui. Nous pouvions respirer. Il n'y avait pas de problème de munitions. Quelques caisses de munitions pour ma mitrailleuse étaient posées à côté de nous.

                    "Le LCI, une grosse cible, se trouvait à 120 mètres à peine devant nous. Autour de mon bunker enterré, détruit par le tir, nous nous étions cherché des endroits offrant le maximum de sécurité. Après un tir nourri avec nos fusils sur les passerelles latérales et sur la passerelle de commandement, une grande confusion régna bientôt à bord du bateau. Des ordres à voix forte et saccadée émis par haut-parleur résonnaient jusqu'à nous.

                        "Lorsque le bateau, dix à quinze minutes plus tard - un temps infini pour nous - repartit, nous respirâmes avec soulagement. Nous nous regardâmes heureux. Cette fois encore nous en étions sortis indemnes.

                         "Comme nous n'avions rien mangé depuis dix-huit heures, je voulus, après concertation, chercher quelque subsistance dans l'abri à personnel.

                        " J'atteignis cet abri à l'est de notre nid de résistance, vers l'intérieur des terres, d'abord par des tranchées, puis à travers de l'herbe en feu et un massif de genêts. Dans la tranchée devant l'abri, je rencontrai deux camarades, Helmut Kieserling et Paul Hâming, portant une mitrailleuse légère et un fusil. Des balles sifflaient au-dessus de nous, ne venant pas uniquement de la mer, mais également du côté ouest. Tous deux m'énumérèrent les noms de plusieurs camarades morts ou blessés.

                           "Sur le WN 61 et le WN 60 situé plus à l'est, nous aperçûmes des troupes de débarquement se dirigeant en file indienne vers l'intérieur du pays. Deux heures approximativement après le débarquement, le canon de 88 du WN 61, qui était sous le commandement de l'adjudant-chef Schnüll, s'était tu. J'ai retrouvé aussi l'adjudant-chef Schnüll au cimetière militaire allemand en 1964.

                        "Nous décidâmes, que j'allais sauter dans l'abri sous la protection des armes des deux camarades pour y chercher du pain de guerre, de la saucisse et des bidons de lait. Comme d'habitude, j'étais allé chercher le lait chez un paysan de Colleville la veille.

                         "Pour le 6 juin, notre plan de travail avait prévu des travaux de terrassement: la prolongation des tranchées dans la partie inférieure du point d'appui. De ce fait je portais mon treillis qui était la tenue de travail. Ma plaque d'identification était suspendue à mon lit. Mon livret militaire se trouvait encore dans la tunique de mon uniforme. Le chapelet que ma mère m'avait donné à emporter était également dans une poche de ma tunique. J'avais encore un petit étui avec une médaille de Lourdes venant de mon père. Il l'avait tout le temps portée pendant les années 1916-18. En grande hâte je rassemblai papiers et médailles.

                        "En passant, j'aperçus le dentier de Heinrich Kriftewirth qui nageait dans son verre d'eau. D'abord déclaré mort - la plaque d'identification était cassée -mais n'étant que légèrement blessé, Heinrich s'était réveillé dans sa casemate de protection, sortant d'une profonde inconscience, et avec l'aide d'un autre blessé léger, s'était rendu à Colleville en hâte. Qu'a dû penser le découvreur de ce dentier ?

                         "Fusils, mitrailleuses et caisses de munitions auprès de nous, nous apaisâmes faim et soif avec des bouchées avalées précipitamment et de grandes gorgées de lait froid pris dans le pot. Je n'avais pas réfléchi au fait que le lait froid avalé en vitesse avec l'estomac vide, est laxatif. Après m'être brièvement entendu avec les deux camarades je sautai hors du fossé par-dessus un talus m'abritant par rapport à la mer. Pour ne pas faire dans mon pantalon, je le retirai si vivement que sa couture se déchira. Le ceinturon supporté par deux courroies, la cartouchière, sans oublier les poches remplies grenades et les bretelles, obligatoires dans la Wehrmacht, ne me permirent pas de faire autrement.

                          "Avant de repartir vers la partie inférieure de notre point d'appui, je vis 50 mètres plus loin, contre le talus, un canon anti-char installé dans un champ. Il ne se trouvait pas là deux jours auparavant. Ce canon était pointé sur le WN 61. Deux soldats plus âgés me virent arriver avec mon pantalon déchiré. Ils comprirent aussitôt mon embarras et me dirent sans tergiverser : "Cherche dans nos pantalons s'il y en a un qui te va. Nous n'avons plus besoin d'uniforme de rechange, et tu ne peux plus atteindre ta position. Un Ami est déjà assis là-bas."

                       "Nous échangeâmes ce que nous savions sur ce combat défensif. Nous fûmes unanimes pour constater que nous ne savions pas encore, comment nous allions sortir de ce pétrin. Pendant cette conversation, notre adjudant-chef et le commandant du point d'appui arrivèrent en rampant pour sortir de la ligne de tir directe, car l'adjudant-chef était grièvement blessé dans le dos. À notre gauche, vers l'ouest, nous avions constaté que le WN 64 avait été envahi et que les fantassins américains avait déjà pénètre à l'intérieur du périmètre de ce nid de résistance.

                        "Etant un jeune soldat ayant tout juste dix-huit ans, de vieux soldats me firent quelques recommandations avant que je ne reparte en direction de l'abri à personnel auprès duquel se trouvaient mes camarades. Sur une longueur de 50 mètres je ne craignais aucun tir en étant au pied du talus. Le corps tout contre ce talus, je grimpai quelques mètres jusqu'à sa partie supérieure, dans le but de gagner en quelques bonds rapides le fossé protecteur où étaient mes deux camarades. La main gauche avait atteint le haut du talus et je me redressai lentement toujours collé au talus. Lorsque ma tête fut au niveau de la main, je ressentis soudain un coup brutal à la main gauche. Je me laissai tomber en arrière jusqu'au bas du talus et vis alors que trois doigts de cette main ne tenaient plus que par les tendons.

                         "Mon fusil était resté à mi-hauteur du talus, et sans lui je ne me sentais pas en sécurité, de sorte que je remontai à nouveau en rampant. Et avec le fusil, je me précipitai vers les camarades à l'emplacement du canon antichar. Dès mon arrivée, l'un d'eux tenait déjà des bandes. Je le priai de prendre des précautions car je tenais à garder mes doigts. En guise de consolation, il me dit sur le chemin du retour vers Colleville : "C'est un bon coup de feu pour retourner chez toi. Sois heureux de pouvoir toujours courir. Nous ne savons pas encore comment nous allons sortir de ce feu d'artifice." Un vétéran américain qui est maintenant un ami m'a dit: "Ce fut un coup de feu qui valait pour toi un million de dollars."

                       "J'ai aussi retrouvé mes camarades Heimut Kieserling et Paul Hâming en 1964 dans le cimetière militaire allemand de la Cambe.


La fuite de Franz Gockel
l'après midi du 6 juin


L'itinéraire de fuite de Franz
Gockel

                        "Sur le chemin en direction de Colleville, je me remémorai des lettres de ma mère. Chaque lettre se terminait avec le souhait: "Que Dieu te protège."

                       "Rampant et courant, le fusil solidement coincé sous le bras, je me dépêchais vers Colleville-sur-Mer, entre de hautes haies. J'entendais les combats qui faisaient également rage dans le village. Des coups de fusils et de mitrailleuses résonnaient. À l'entrée du village, je rencontrai à nouveau quelques camarades de mon point d'appui, blessés.

                        "L'adversaire était entré depuis quelques heures déjà dans Colleville-sur-Mer. Entre Colleville et St Laurent-sur-Mer, les troupes de débarquement avaient rapidement atteint la terre ferme et avaient pénétré à l'intérieur. Le commandant de la compagnie et plusieurs camarades étaient déjà tombés devant l'église, au cours d'attaques inattendues venant de l'intérieur des terres. 
                       "Près de l'entrée du bunker de la compagnie à Colleville, des cadavres de soldats allemands étaient étendus, recouverts de bâches de tente, les bottes ou les souliers à lacets étant seuls visibles.

                         "Je me laissai tomber sur le sol en béton du bunker à demi obscur. Alors seulement, pensant être sorti de la zone dangereuse, je ressentis de violentes douleurs à la main.

                       "Je reconnus l'adjudant-chef Pie à sa voix et l'entendis décrire la bataille sur la côte. Il disait: "Je suis le dernier du WN 62, il ne doit plus y avoir personne en vie." Il fut alors tout étonné, lorsqu'il apprit que je l'avais vu partir en rampant sous les barbelés alors qu'il était grièvement blessé. C'est une petite heure après, que je reçus le coup dans la main.

                    "On nous décrivit les combats auprès de l'église. On rappela les noms de plusieurs camarades, qui étaient tombés entre le PC de la compagnie et l'église, qui n'étaient distants que de 60 mètres. Avant que l'on ne pût repousser les américains qui avaient investi l'église et le clocher, notre commandant de compagnie le Lieutenant Bauch, un autre officier, quatre sous-officiers et dix camarades étaient tombés.

                       "Notre cantine dans la ferme voisine avait déjà été vidée et saccagée. Des camarades de ma connaissance cherchaient une protection derrière les murs de devant. Un camarade formé en même temps que moi en Hollande, Franz Wilden, me tendit une saucisse sèche du bas du camion. Je l'ai également retrouvé au cimetière de la Cambe après la guerre. Quelques blessés furent encore hissés sur ce camion. Plusieurs morts avaient été retirés du chemin et mis dans les fossés peu profonds.

                         "Avec nous, il y avait un "Ami" et un civil français.

                         "La route allant de Colleville à Ste Honorine-des-Pertes, sans haies ni arbres, permettait de voir la mer. Celle-ci grouillait de navires de tailles diverses. De grands bateaux de débarquement étaient surmontés de ballons de barrage contre les avions, mais ceux-ci servaient de repères pour notre artillerie en arrière. Très vite, les batteries manquèrent de munitions. Les maisons à l'entrée du village de Ste Honorine étaient détruites par les tirs. Après la guerre, Yvonne me raconta que l'un de ses oncles et sa cousine avait été tués dans le bombardement de l'artillerie navale. La traversée du village avec le camion, n'était pas possible. Des soldats qui avaient cherché refuge dans les fossés de chaque côté de la route à l'entrée du village, avaient eux aussi été victimes de l'artillerie navale. Nous qui n'étions que légèrement blessés, prîmes la direction de Bayeux pour rejoindre l'hôpital militaire de notre division, où j'avais été soigné pour une infection durant trois semaines en novembre 1943.

                     "Trois blessés graves restèrent couchés dans le camion. Le chauffeur voulait retourner à Colleville, pour trouver une autre route allant à Bayeux. Mais nous les blessés légers, nous ne voulûmes pas rouler à nouveau sur cette route visible de la mer, dans le camion découvert.

                      "Nous fîmes à pied le chemin jusqu'au village voisin, Etreham. À l'entrée de ce village, se trouvait en bordure de route, une batterie d'artillerie bien camouflée par une haie bocagère; elle n'avait pas encore été découverte par les avions de chasse. Cette batterie permettait de défendre la plage de Colleville-sur-Mer. Il ne restait plus que quelques obus et il ne fallait pas songer à un ravitaillement de jour. Les avions de chasse des alliés avaient la maîtrise de l'air. De toute la journée, je n'avais pas vu un seul avion allemand. Le chef de batterie essaya de se renseigner auprès de notre prisonnier. Depuis l'emplacement de la batterie, on ne voyait pas la côte. Il n'existait plus de liaison avec le poste d'observation de l'artillerie et une liaison avec la côte de débarquement par une autre station d'observation n'avait pas encore pu être établie..

                      "Dans le village d'Etreham, Kurt Wamecke, le caporal d'un poste d'observation d'artillerie, se tenait au bord de la route. Couché à plat ventre sur le sol dans le WN 62, une balle lui avait traversé les deux fesses. Finalement, avec beaucoup de chance il avait pu atteindre un fossé qui l'avait sauvé. Ici deux françaises charitables changeaient sa bande couverte de sang. Kurt Warnecke, originaire du voisinage de Magdebourg, s'est rapidement remis de ses blessures, en deux semaines. Il est revenu en Normandie, dans son unité d'artillerie, après avoir été reconnu apte au service. Il est tombé quelques jours après. Lui aussi, je l'ai retrouvé au cimetière militaire allemand de la Cambe.

                      "Entre temps, mon adjudant-chef ressentit des douleurs si violentes qu'il dit: "Nous avons absolument besoin d'une voiture à cheval. Je ne peux plus supporter ces douleurs. Il faut que nous atteignions l'hôpital le plus vite possible."

                     Nous nous arrêtâmes à la ferme suivante. Le paysan effrayé et sa femme nous apportèrent aussitôt du lait et du cidre en espérant que nous allions aussitôt repartir. Lorsque notre adjudant-chef ordonna au paysan de nous conduire à Bayeux avec une voiture à cheval, l'homme et la femme s'effondrèrent, les enfants demeurant craintivement en arrière. La fermière s'accrochait à son mari en pleurant. Les enfants également se jetèrent sur leur père avec de gros sanglots. Expliquer à la femme que son mari allait aussitôt pouvoir revenir de Bayeux, ne la calma pas. Suppliante, elle nous implorait de ne pas l'emmener. La paysanne voyait surtout le danger que représentaient les avions peuplant le ciel. Plus particulièrement dans la matinée, ils avaient tiré sur tout ce qui bougeait et maintenant c'étaient les routes et les chemins de l'arrière qui étaient davantage surveillés. Devant Etreham, nous avions vu dans les champs d'innombrables vaches, victimes des avions volant à basse altitude.

                    Durant cette discussion, notre adjudant-chef - je me tenais auprès de lui avec un autre camarade - posa son pistolet sur la table de la cuisine, sans un mot, puis réclama un cheval et une voiture en s'adressant au paysan, tout en regardant la femme et les enfants: "Je comprends la peur de votre femme, j'ai également une famille qui m'attend. Donnez-nous un cheval et une voiture. Nous avons un français avec nous, c'est lui qui conduira et qui vous les ramènera tous deux. " On nous donna alors une charrette qui servait à transporter les bêtes, avec de hautes ridelles de chaque côté, et un cheval. Je crois que c'était la plus vieille rosse de Normandie, qui, dans cette ferme, vivait sa retraite. Après un voyage cahotant, au cours duquel il fallut toujours presser le cheval, nous atteignîment Bayeux par des chemins étroits, entre de hautes haies, et toujours avec la peur d'avions volant bas. L'adjudant-chef Pie est tombé quelques mois plus tard en Hollande.

                     À notre arrivée à l'hôpital, nous fûmes instantanément entourés de français, hommes et femmes, qui voulaient savoir: "Est-ce bien le débarquement dont vous nous parliez si souvent ?" Le prisonnier américain fut observé avec intérêt.

                     Atterrés, nous constatâmes que les services allemands de l'hôpital avaient été évacués. "Qu'allait-il advenir à présent ?" Alors seulement, nous vîmes que le conducteur de notre attelage, un français d'environ 30 ans, avait disparu. Au PC de la compagnie, on nous avait dit: "Cet homme fait partie de la Résistance, il a ouvert l'église aux américains. Dénoncez-le à la prochaine Feld-Gendarmerie."

                     Tout cela ne nous intéressait plus. Nous voulions poursuivre notre route jusqu'à l'hôpital allemand le plus proche. La question était donc : "Où se trouve l'hôpital le plus proche et comment y parvenir ?"

                    Oui ! nous eûmes de la chance. Des ambulances arrivèrent pour chercher encore des blessés de l'hôpital qui avait été déménagé. Ce fut pour nous une chance de pouvoir partir avec un camion portant la Croix-Rouge. Cependant les conducteurs nous avertirent: "Ne vous faites pas trop d'illusions! Sur la route de Bayeux à Balleroy, plusieurs colonnes de véhicules, dont des voitures-ambulances, ont été mitraillées et ont brûlé. Nous allons attendre le crépuscule pour tenter le voyage". Nous partîmes sans lumières. Plusieurs fois nous croisâmes des tas de véhicules détruits. Entre temps, la nuit était tombée et les Jabos (chasseurs-bombardiers) redoutés avaient cessé leur action sur tout ce qui bougeait sur terre.

                     Ce long voyage se termina devant la ville de Vire qui était très endommagée et brûlait encore en maints endroits. Presque toute la ville avait été la cible de violentes attaques aériennes. L'ambulance ne pouvait aller plus loin. Nous nous logeâmes dans une ferme tout près de la ville. Les habitants avaient quitté la maison en toute hâte au début du bombardement: le repas était encore sur la table. Nous nous réconfortâmes avec les provisions de la maison. Il y avait du pain, du lait, du beurre et des oeufs en abondance. Un tonnelet de calvados fut découvert et on en remplit quelques bouteilles qu'on boucha et qu'on emporta.

Retour Accueil