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Souvenirs du soldat Franz Gockel
en garnison à Colleville

Franz Gockel était soldat à la 3ème Compagnie du 726ème Régiment d'Infanterie allemand,
affecté au WN62 devant la plage de Colleville

 

Automne 1943

                "Le pays et les gens m'intéressaient. Dans des lettres adressées à mes parents, j'écrivais : "La contrée ici est très belle. Tous les jours, je vois la mer ". Une autre fois : "Je viens à l'instant de porter mon linge à laver. La famille est très aimable et prévenante. L'habitation est très propre et confortablement aménagée".

               "Le 28 octobre 1943, je décrivai mon lit à la ferme : "Maintenant, je dors dans un lit français. Dès la première nuit, j'y ai merveilleusement bien dormi. En France, je me sens comme un dieu".

                "Le lait était ma boisson quotidienne ainsi que celle de quelques uns de mes camarades. Je fis ce compte-rendu à mes parents : "En monnaie allemande, le litre de lait coûte 25 Pfennigs. Les pâturages sont enclos par de hautes haies. Les fermières se rendent aux pâturages pour aller traire les vaches en chevauchant un âne. Un second âne suit pour le transport du lait. Sur ses deux flancs pendent des jattes en laiton, bien ventrues, pour y mettre le lait. On coince les couvercles avec de l'herbe."

                "Dans mon village natal, où la vie était celle d'artisans et de fermiers, il allait de soi les dimanches, que pour aller à l'église on s'endimanchait. De Colleville-sur-Mer j'écrivis à mes parents : "Les gens d'ici ne connaissent guère le dimanche. Très peu s'habillent en dimanche. Cependant la Toussaint est ici un vrai jour de fête. Là on pouvait voir d'après les tenues des gens que c'était comme un dimanche. Toutes les tombes étaient fleuries. Le cimetière qui jouxte l'église se trouve au milieu du village, juste au bord de la route".

                 "Au printemps 1944 j'écrivis dans un bunker sur la côte: "Depuis quelques temps les premiers signes du printemps deviennent visibles. Dans des endroits abrités du vent et dans les vallées fleurissent primevères et violettes".

                  "Nous eûmes quelques jours d'instruction pour les tâches à accomplir près de la côte, sur le terrain de manoeuvres local de la compagnie. Notre habileté à nous servir de mitrailleuses légères et lourdes fut testée. Le maniement de canons antichars (PAK = Panzerabwehrkanon) et de mortiers de 50 était également inclus dans le cursus de perfectionnement.

                  "On nous apprit à distinguer les signaux de reconnaissance, et on nous apprit également des mots de passe, qui étaient changés tous les jours et qu'il fallait donner en réponse à un appel lors de patrouilles sur la côte.

                   "Sur des tableaux, nous apprenions à distinguer les silhouettes de divers bateaux de guerre, selon leur taille et leur armement. D'autres planches nous montraient les différents types d'avions des alliés. Très rapidement nous fûmes au fait des caractéristiques des gros bombardiers (forteresses volantes), des chasseurs-bombardiers plus légers et plus mobiles (Jabos), et d'autres types d'avions.

                    "Peu de temps après avoir quitté le RAD (Service du Travail du Reich), j'avais vu des comptes-rendus sur le mur de l'Atlantique dans des revues hebdomadaires. Menaçants, des fûts de canons émergeaient de bunkers en béton et de coupoles métalIiques. Pour ce qui est des bunkers d'artillerie, il n'y avait rien de comparable sur la portion de plage que nous gardions.

                   "Après avoir parcouru les villages côtiers de Colleville-sur-Mer, St-Laurent-sur-Mer et Vierville-sur-Mer de jour, nous fîmes ensuite des patrouilles de nuit, sous la direction de camarades plus âgés, dans les 35 ans. Il y avait sur 6 kilomètres de côte des nids de résistance (WN) espacés de 300 à 500 mètres et qui étaient construits comme des hérissons. Trois de ces nids de résistance servaient pour l'entraînement dans ces localités, situées en retrait, à 1500 mètres de la côte. Ces villages comptaient 100 à 150 habitants.

                   "J'étais en Normandie depuis octobre 1943. Une nuit je m'effrayai, quand, au cours d'une patrouille, j'aperçus un point lumineux au bord de la route : je supposai d'abord que c'était un mégot de cigarette. Le camarade plus âgé qui m'accompagnait m'a cependant vite appris que ce n'était qu'un ver luisant. Je n'en avais encore jamais vu.

Printemps 1944

                   "Après l'inspection du mur de l'Atlantique sur la côte du Calvados par le Generalfeldmarschall Rommel en janvier 1944, on travailla fiévreusement à la consolidation des fortifications.

                  "Les garnisons des points d'appui (appelés nids de résistance, WN) sur le territoire de Colleville-sur-Mer et de Ste Honorine-des-Pertes, se composaient des hommes de la 3ème compagnie du 726ème Régiment d'Infanterie. Le bruit courait dans les garnisons des points d'appui que, le 29 janvier 1944, Rommel, se tenant sur le WN près de Colleville-sur-Mer, a fait la remarque que cette partie de côte ressemblait à la baie de Salerne en Italie et que, de ce fait, il fallait la protéger tout particulièrement contre des tentatives de débarquement. En septembre 1943, les troupes alliées avaient débarqué dans la baie de Salerne.

                  "À l'est, devant Colleville-sur-Mer, une plage de sable plate commence et s'étend vers l'ouest sur une longueur d'environ 6 km. Depuis le WN 62, Rommel avait eu un aperçu de la portion de plage devant Colleville, St Laurent et Vierville. Derrière Vierville, au bord ouest de la baie, la côte escarpée commence de nouveau. Quelques kilomètres à l'ouest de Vierville, sur un promontoire rocheux, appelé Pointe du Hoc, l'organisation Todt avait construit des bunkers pour l'artillerie lourde.

                   "Fin avril 1944, j'écrivis aux parents : "Je suis assis devant notre abri à personnel, dans un rayon de soleil des plus beaux. Tout est déjà sous le signe du printemps. La nature montre son aspect le plus paisible. Mais au dessus de nous à une hauteur de 8000 à 9000 mètres tournent des observateurs ennemis, qui laissent derrière eux de fortes traînées de condensation. Les détonations de bombardements sur des bunkers de protection de.Riva Bella sur l'Orne et à la Pointe du Hoc résonnent jusqu'à nous, troublant cette image paisible et nous rappellent la guerre."

                   "Le 24 mai 1944 j'écrivais à mes parents: "Nous sommes ici dans l'attente d'événements qui vont arriver. Nous voulons seulement espérer que tout se passera bien. En ce moment, c'est ce qu'on appelle le calme avant la tempête. Peu à peu cela commence à devenir sérieux."

                  "Et cela devint en effet sérieux dans les heures du matin du 6 juin. Sur la plage, à environ 80 mètres seulement de l'eau, j'ai survécu à l'enfer. Après ma blessure, dans les heures de l'après-midi du 6, j'ai à nouveau rencontré des français dans les villages en retrait de la côte et qui m'ont témoigné leur compassion. Des français fuyant les bombardements, m'ont donné de leur peu de pain et de cidre (le vin de pommes de la Normandie). Par la suite, les troupes de débarquement américaines ont appelé notre morceau de plage "Bloody Omaha" [Omaha la sanglante]. Mais cela est une autre histoire.

                  "Après l'inspection de notre WN 62 par Rommel ainsi que par des officiers de notre régiment, le commandant de notre compagnie, le lieutenant Bauch, nous dit que Rommel était très mécontent, parce que les nids de résistance étaient complètement insuffisants et construits de manière trop sommaire. Les tranchées, les bunkers de terre et les canons installés à l'air libre dans les champs n'étaient rien d'autre que de simples dispositions de campagne offensive. Sur WN 62, deux canons de 75 se trouvaient sur une plate-forme en béton, sur une partie de terrain côté mer, cachés par des filets tendus sur des cadres en bois. Quelques coups de vent suffisaient pour arracher le camouflage.

                   "Il en était de même pour notre abri à personnel. Celui-ci se trouvait aussi du côté de la mer, dans un creux d'environ un mètre de profondeur, la partie supérieure étant camouflée. Ni par nos canons ni par cet abri ne nous donnaient la moindre protection contre l'artillerie navale. Même pour nous qui n'étions que de jeunes soldats, l'ensemble du site n'évoquait pas une fortification en voie de construction. Rommel fit les reproches les plus accablants aux responsables de cette partie de la côte pour ces nids de résistance construits avec aussi peu de connaissances en la matière.

                   "À notre commandant de compagnie, Rommel dépeignit la baie comme étant un site idéal pour une conquête venant de la mer: environ 6 km d'une plage de sable très fin, avec quatre accès au pays par des vallées en pente douce. Le dernier commentaire de Rommel fut : "Cette baie doit être protégée au plus vite, contre les tentatives de débarquement des alliés".

                    "C'est alors en grande hâte que l'on travailla à la consolidation des fortifications dans ce secteur. Une des entreprises de travaux de l'Organisation Todt (OT) dépendante de Düsseldorf, composée de français et en majorité de marocains, bétonna en quelques semaines, en plus des emplacements déjà existants, des "Tobrouk" pour mitrailleuses légères, deux bunkers d'artillerie pour canons de 75, deux "Tobrouk" pour mortiers et mitrailleuses légères, ainsi qu'un abri à personnel et un poste d'observation pour l'artillerie.

                     "Les emplacements de canons et les abris à personnel étaient construits de telle sorte qu'ils étaient susceptibles de résister à des bombes de taille moyenne et à l'artillerie navale. L'armement des points de résistance fut renforcé. La plage fut également équipée de défenses. À marée basse, une longue ceinture d'obstacles contre les blindés s'étirait sur la plage de sable devant la côte, de Colleville-sur-Mer à Vierville-sur-Mer. La mort faisait le guet sur les nombreux portiques en acier et sur les troncs d'arbres piqués dans le sable (appelés asperges de Rommel). Dessus, des mines plates devaient à marée haute déchiqueter les bateaux de débarquement.

                         "L'installation des asperges de Rommel se fit avec l'aide des pompiers de Bayeux. Les troncs d'arbres étaient plantés dans le sable avec une méthode d'une simplicité étonnante. Une lance à incendie était fichée dans le sable et les troncs soulevés avec une chèvre, s'enfonçaient dans le sable jusqu'à la profondeur souhaitée en quelques minutes. Au début il y eut encore quelques difficultés. Les pompes s'engorgeaient de sable. Mais cela fut bientôt résolu par des soldats astucieux, qui surveillèrent et contrôlèrent les emplacements des pompes. Les obstacles étaient construits sur la plage à marée basse, de façon à rester juste sous la surface de l'eau à marée haute. À notre idée, en effet, un débarquement avec des bateaux adaptés ne pouvait avoir lieu qu'à marée haute.

                     "Les occupants du point d'appui discutaient toujours plus souvent de la question, de savoir si le débarquement allait avoir lieu sur cette partie de littoral du Calvados.

                       "Nous les soldats, nous accordions aux ordres de Rommel une grande importance: en effet, avec de nouvelles tactiques dans l'art de la guerre, le "Renard du Désert", avait livré des combats difficiles en Afrique du Nord contre un adversaire supérieur. Nous avions confiance en ses directives. En même temps grandissait en nous le sentiment, renforcé par les déclarations de Rommel, que le débarquement allait avoir lieu ici dans cette partie du littoral.

                       "En mai, quelque chose flottait dans l'air. Presque tous les jours, de grosses formations de bombardiers venant d'Angleterre volaient vers la France, et bombardaient, des croisements de routes, des ponts et des villes dans l'arrière-pays. Nous avons trouvé dans la campagne les premiers rubans de feuilles d'aluminium, qui devaient brouiller les radars.

                         "Les groupes de bombardiers en direction de l'Allemagne volaient à très haute altitude, hors d'atteinte de nos mitrailleuses.

                  "Lors d'une patrouille nocturne d'un village à l'autre dans les premiers jours de mon séjour en Normandie, j'entendis avec effroi un bruit inconnu. Un camarade me dit alors pour me rassurer: "C'est le cri de la Normandie: un âne qui brait".

                    "Dans la campagne traversée par de hautes haies, il y avait beaucoup de pommiers et en automne 1943, leurs fruits avaient l'air bien tentants. Nous dûmes bientôt constater que la première bouchée de ces pommes d'un rouge brillant restait en travers de la gorge. C'était une sorte de pommes servant à la fabrication du cidre (vin de pommes) et de calvados (alcool de pommes). Par terre dans les prés par quintaux, les pommes étaient mises en tas, avant d'être pilées dans de grands pressoirs.

                      "Parfois, vaches, poulets et oiseaux s'en régalaient.

                      "À Colleville, à cette époque, le centre d'entraînement, l'armurerie et la cantine se trouvaient au centre du village. Chaque permissionnaire pouvait acheter à la cantine jusqu'à trente livres de viande et quelques livres de beurre. Lors de ma permission en février 1944, je pus ainsi avec ces quantités de viande et de beurre à peine imaginables, améliorer pendant plusieurs semaines l'ordinaire des petites quantités que mes parents pouvaient obtenir avec des cartes d'alimentation.

 

Dans le nid de résistance 62

                       "Dans notre compagnie, à côté de nous, allemands, il y avait également depuis quelques semaines des allemands venant de territoires antérieurement polonais. La communication était très difficile avec certains. Des difficultés d'élocution, parfois voulues, eurent pour conséquence que d'aucuns furent appelés "allemands de butin".

                       "À la mi-décembre de l'année 1943, je fus affecté au WN 62 situé directement sur la côte. Dans la seule maison encore debout en bordure de la plage de Colleville, il y avait le lieu de vie du WN. La cuisine pour notre WN 62 et notre voisin le WN 61 se trouvait dans la cave.

                         "Notre abri à personnel était dans un creux, distant de 100 mètres environ du lieu de vie. Chaque midi un paysan français venait avec une charrette attelée, avec laquelle j'allais porter aux autres la marmite de nourriture et le courrier.

                       "Quelques semaines avant le débarquement il se passa un fait épouvantable. En distribuant la soupe, je ramenai soudain avec la louche un rat ébouillanté mort. Et c'est inimaginable: dans le même bidon on trouva un second rat ébouillanté ! Le cuisinier aussitôt mandé fut accueilli par de violentes injures. Il expliqua que dans la cave à demie obscure servant de cuisine, les rats avaient dû tomber dans la marmite et qu'en versant dessus la soupe chaude, épuisés, ils ne donnèrent aucun signe de vie.

                    "Le cuisinier fut aussitôt congédié par son supérieur. Mais peu de jours après, nous réclamions à nouveau l'ancien cuisinier. Sa cuisine était meilleure. En 1964, j'ai trouvé les tombes des deux cuisiniers au cimetière militaire de La Cambe.

                     "Pendant l'hiver 1943-44, nous avons eu à plusieurs reprises eu une messe en plein air. Notre messe de Noël fut célébrée le 22 décembre 1943 dans l'église de Colleville-sur-Mer. Ce même jour, j'écrivis à mes parents, à mes frères et à mes soeurs : " ... Aujourd'hui, nous avons assisté dans l'église ici à notre messe de Noël. Ainsi, on se sent à nouveau comme à la maison. Pendant la messe nous avons chanté des chants de Noël comme chez nous."

                     "Beaucoup de choses furent réalisées ces dernières semaines. Les nouveaux postes de protection des canons étaient installés. Les nouveaux abris à personnel devaient résister aux bombes. C'est dans le lit du milieu, parmi les lits superposés à trois étages avec un mince espace intermédiaire, que je dormais. Et au-dessous moi, dormait un camarade plus âgé (35 ans ), - il était déjà très vieux pour nous - les jeunes de 18 ans. Heinrich Krieftewirth s'était fait faire dans les semaines passées un dentier chez un dentiste de Bayeux. Comme ce dentier n'était pas encore bien adapté, il le mettait chaque soir dans un verre d'eau, qui était posé sur une planchette à la tête de son lit.

                      "En dehors du service des armes, l'emploi du temps quotidien englobait aussi la construction de positions. Il fallait encore creuser des tranchées et des trous individuels. Même la nuit il n'y avait pas de repos. Chaque homme devait être de garde deux fois par nuit et faire une patrouille une à deux fois par semaine.

                    "Assis derrière un affût tournant de mitrailleuse double, je laissais mon regard errer sur la mer. C'est là que je l'avais vue pour la première fois, il y a quelques mois. La surface de l'eau était vide. Son seul mouvement perceptible était les crêtes des vagues se dispersant en gouttelettes. Les bateaux de pêche de Grandcamp et de Port-en-Bessin étaient à quai. Quelques mois auparavant, ils sortaient encore pour la pêche à proximité de la côte. La mer était maintenant déserte.

                    "Il y avait bien des heures où personne ne pensait à la guerre. Plus d'une fois, le coucher de soleil sur la mer fut ainsi un événement, qui faisait oublier la guerre. Mais à nouveau, des nouvelles du pays nous la rappelaient d'autant plus brutalement, qu'elle se déchaînait effroyablement, non seulement sur les fronts mais également à l'intérieur du pays.

                     "Dans une attente anxieuse, nous guettions des lettres de chez nous. Beaucoup de camarades étaient originaires des grandes villes de la Ruhr. Plus d'un avaient perdu dans la grêle de bombes, non seulement tous leurs biens, mais également des parents. Un camarade de ma ville natale Hamm, avait appris récemment, que sa soeur et sa grand-mère avaient perdu la vie dans un bombardement. Ce jour-là, il me remplaçait pour la surveillance du ciel. À cette occasion, les dernières nouvelles du pays étaient échangées. Auparavant, on recevait une permission spéciale si on avait des morts dans la famille ou des dégâts matériels dûs aux bombardements. Mais avec la suppression des permissions à partir du 29 avril 1944, ces permissions spéciales furent également supprimées. L'incertitude sur le sort des parents inquiétait non seulement ce camarade de ma région, mais beaucoup d'autres domiciliés dans la Ruhr.

                   "Presque dans chaque lettre, ma mère parlait de soldats, jeunes ou vieux, que je connaissais, m'apprenant que, sur l'un des nombreux champs de bataille, ils avaient trouvé la mort, ou étaient blessés ou portés disparus. Mon meilleur ami d'enfance Héribert était également mort en Russie en août 1943 suite à une grave blessure. Ces lettres de ma mère se terminaient toujours avec le souhait: "Que Dieu te protège!".

 

Le 5 juin 1944 à Colleville-sur-Mer

                    "Au moment du repas entre midi et quatorze heures, je me tenais derrière une mitrailleuse double au poste anti-aérien. J'étais encore très jeune. J'avais fêté mon dix-huitième anniversaire ici, sur ce point d'appui. Un vent léger soufflait de la mer. Notre point d'appui se trouvait sur un terrain qui montait légèrement, tout près le la plage. Nous étions un sergent major, deux sous-officiers et dix-sept fantassins. En dehors de ça, il y avait un poste d'observation d'artillerie occupé par un lieutenant, un maréchal des logis chef et quatre hommes.

                   "Fin mai, l'Organisation Todt avait terminé le bétonnage des bunkers d'artillerie et des abris d'habitation. Nous avions camouflé les tas de terre fraiche en les couvrant de plaques d'herbe. La fixation de structures métalliques, qui devaient protéger les ouvertures des bunkers n'avait pas encore pu avoir lieu. Les croisements de route et les gares bombardés avait fort gêné l'arrivée des fournitures. Dans l'arrière-pays, les voies ferrées étaient de plus en plus souvent endommagées par la Résistance.

                   "Une batterie de lance-fusées devait être installée derrière le WN 62 à environ 100 à 200 mètres. Nous avions mis à l'abri des haies leurs munitions apportées par plusieurs poids lourds. "Des lance-fusées - demandai-je au camarade Peter Lützen, qui avait cinq ans de plus que moi - Pourquoi ? que devons-nous en faire ?" Peter avait combattu en Russie avant sa blessure. Les lance-fusées - expliqua Peter - sont des engins pour tirer des roquettes. Maintenant, les munitions étaient stockées au point le plus élevé du terrain, une proéminence pour la défense contre le débarquement attendu des troupes alliées. Peu de jours avant le débarquement, Hitler avait dit au peuple allemand dans une allocution radiodiffusée : "Nous n'avons qu'un seul souci, c'est que les alliés ne viennent pas". Notre plus grand souci à nous était maintenant la question : "Où sont restés les lance-fusées ?" Le 6 juin, les munitions étaient entassées sans lanceurs!

                      "Quelque jours avant le débarquement, je rencontrai le Maréchal des Logis Fack, du poste d'observation de l'artillerie, chez mon livreur de lait Porrè à Colleville-sur-Mer. Il me dit, qu'il avait mis toutes ses affaires personnelles en sécurité chez un paysan, car en cas de débarquement sur la côte, il n'y aurait plus aucune possibilité de sauver ses biens propres. En 1964 trouvé la tombe de ce maréchal des logis au cimetière miIitaire de La Cambe. Il était tombé dès le premier jour du débarquement dans le WN en même temps que son supérieur, le lieutenant Frerking.

                     "Avec d'autres camarades je pensais que quatre semaines allaient s'écouler, avant l'arrivée des anglais et des américains. Après la visite Rommel c'était certain pour nous : "C'est ici qu'ils vont venir".

                   "Le poste d'observation de l'artillerie, une batterie stationnée à 5 km derrière la côte avec des canons de 105, était sous les ordres d'un lieutenant. Son rôle était de couvrir par son feu la bordure de la côte, avec diffèrents objectifs. Cette batterie devait soutenir la garnison du WN en cas de difficulté.

                      "Une fausse position, à l'ouest du WN 62 était camouflée sommairement façon apparente. Après la guerre, un vétéran américain m'a envoyé un plan du WN 62 réalisé d'après une prise de vue aérienne. On y voyait clairement la position de ce leurre.

                      "Après avoir été déchargé du poste anti-aérien, je fus employé avec quelques camarades à creuser une tranchée. C'était un travail pénible de faire des tranchée dans un soi pierreux à la pioche et à la pelle. Chaque jour, on avançait de quelques mètres à peine. Les liaisons entre le nouvel abri à personnel et les différentes positons des canons et des mitrailleuse n'étaient pas encore réalisées. Quelques camarades du point d'appui ne se sentaient pas motivés pour les travaux de terrassement. D'autres par contre, considéraient que la liaison entre l'abri à personnel et le emplacements des canons était très urgente et poussaient à travailler plus vite et ainsi à achever rapidement la tranchée.

                      "Un tronçon important, d'environ 15 mètres de long, entre l'abri à personne et la partie inférieure du point d'appui où se trouvaient casemates "Tobrouks" et bunkers enterrés n'était pas encore terminée au soir du ! juin. Moins de 24 heures plus tard - le 6 juin - plusieurs camarades ort trouvé la mort sur ce terrain à découvert. Ce soir-là, les différents postes furent occupés selon leur rythme habituel. Le mot de passe de la nuit fut donné. Les différents commandants de la compagnie furent informés de l'état des travaux de fortification. Dans l'abri à personnel, on relisait à nouveau les dernières nouvelles du pays. On écrivait des lettres. Dans un coin quelques uns étaient absorbés dans un jeu de cartes. Sur un lit, un vieux grammophone grinçant jouait "Lorsqu'une fois tu donneras ton coeur..." et "Quand refleuriront les lilas blancs". Tous avaient déjà entendu plus de cent fois les quelques vieux disques à notre disposition. Assis sur son lit, un camarade faisait un petit paquet, qu'il voulait envoyer chez lui le lendemain. Depuis des semaines, on n'avait plus de lumière électrique. Des bougies vacillantes et des lampes à huile malodorantes donnaient une faible lumière. Bientôt, les uns après les autres, tous s'étendirent sur leurs lits. Les lits de camp étaient à trois étages superposés. Selon le règlement, on dormait toujours en tenue de combat. Seules les bottes étaient retirées, mais devaient toujours être posées à portée de main.

                     "Les gardes avaient été multipliées depuis quelques jours. Répartis sur le point d'appui, nous étions à portée de voix les uns des autres même vers l'arrière du pays. Notre point d'appui WN 62 se trouvait au pied d'une vallée conduisant à Colleville-sur-Mer et s'étendait sur un terrain en pente depuis le point culminant à une hauteur d'environ 50 mètres jusqu'à environ 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. Depuis la mer on voyait donc la plus grande partie des positions. Sur la plage, l'alternance du flux et du reflux avait accumulé une talus de galets. Une défense en barbelé truffée de mines devait en empêcher le franchissement. À gauche et à droite, ainsi que dans l'arrière-pays du point d'appui, les prairies avaient été minées. Les points d'appui voisins étaient distants d'environ 250 mètres à l'est et 600 mètres à l'ouest.

                       "Le barrage de mines le long de la plage avait une histoire particulière, remontant déjà à deux ans. En 1942, la construction des points d'appuis épars avançait lentement. Ils étaient donc encore très éloignés les uns des autres. Mais déjà à ce moment-là des patrouilles étaient envoyées chaque nuit, pour surveiller le territoire entre ces points écartés et pour maintenir la liaison entre eux. Dans beaucoup de patrouilles, on avait l'habitude d'emmener un chien. Les camarades plus âgés insistaient sur l'importance de ces patrouilles. En 1942, une patrouille de nuit de notre compagnie revenait de Vierville-sur-Mer et se rapprochait du premier nid de résistance de St Laurent-sur-Mer. Subitement, le chien qu'elle avait emmené devint très agité et se mit à tirer violemment sur sa laisse, non pas dans le sens de la marche, mais en direction de la mer. Le soldat qui tenait le chien supposa qu'il avait flairé un lapin de garenne. Mais subitement une détonation retentit tout près. Chercher un abri et appeler le poste du point d'appui fut l'affaire d'un clin d'oeil. Tout aussi vite on sut que des ennemis étaient arrivés dans cette zone. Une fusée éclairante tirée par le commandant de la patrouille brilla dans le ciel et des détonations rapprochées se produisirent en même temps. Les autres points d'appui s'animèrent également et des fusées éclairantes illuminèrent la nuit. Les armes qui étaient prêtes à servir la nuit, firent un tir de barrage devant le point d'appui menacé. Mais le tir s'arrêta aussi vite qu'il avait commencé.

                    "Que s'était-il passé ? Un groupe de commandos anglais avait essayé de pénétrer dans le point d'appui à la faveur de l'obscurité, pour capturer ses occupants. Le chien avait fait le malheur des anglais, puisqu'ils étaient couchés sur la plage, morts. Quelques stèles dans le cimetière de St Laurent-sur-Mer rappellent cette attaque malchanceuse. Cet incident a beaucoup contribué, à augmenter la vigilance des patrouilles et des gardes sur les points d'appui.

                   "Le 5 juin, j'étais de garde dans les heures du soir. Comme d'habitude, le temps de garde durait une éternité. Mais finalement vint la relève. Je me dirigeai au pas de course vers le l'abri à personnel pour prendre quelques heures de repos, car il me fallait assurer encore une autre garde. Un camarade de chez moi se tenait contre l'abri. Il venait de prendre sa faction et en avait averti par téléphone le sous-officier de garde. Nous nous souhaitâmes encore : "Pourvu qu'il n'y ait pas cette nuit le damné exercice d'alerte", qui avait eu lieu très souvent ces derniers jours, et je disparus dans l'abri profondément enterré. Manteau et bottes furent tirés en vitesse. Le sommeil s'ensuivit bientôt sur commande."

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