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Le récit d'Ernie Pyle, correspondant de guerre

ERNIE PYLE, CORRESPONDANT DE GUERRE POUR DE NOMBREUX JOURNAUX AMÉRICAINS

"JE MARCHAIS SUR CETTE LONGUE CÔTE, TEMOIN DE NOTRE INVASION. C'ETAIT UN BEAU JOUR POUR SE PRO-MENER SUR LA GREVE.
DES HOMMES DORMAIENT SUR LA PLAGE, À CÔTÉ D'AUTRES QUI DORMAIENT POUR TOU-JOURS. D'AUTRES FLOTTAIENT SUR L'EAU, MAIS ILS NE SAVAIENT PAS QU'ILS ÉTAIENT DANS L'EAU; ILS ÉTAIENT MORTS.
C'ÉTAIT AHURRISSANT DE VOIR CETTE IMMENSE QUANTITÉ D'ÉPAVES. IL Y AVAIT DES CAMIONS SURMER-GES, À MOITIÉ RENVERSÉS, DES PÉNICHES DE DÉBARQUEMENT CHAVIRÉES. IL Y AVAIT TOUTES SORTES DE VÉHI-CULES TRANSFORMÉS EN FERRAILLE; DES TANKS QUI VENAIENT D'ATTEINDRE LA PLAGE QUAND ILS AVAIENT ÉTÉ MIS EN PIECES. DES JEEPS CALCINÉES, D'UN GRIS TERNE, DES BATEAUX EMPILÉS LES UNS SUR LES AUTRES, LEURS COQUES ENFONCÉES. DANS L'EAU FLOTTAIENT DES RADEAUX VIDES, DES BOITES DE RATIONS ET DE MYSTÉRIEUSES ORANGE.

MAIS IL Y AVAIT D'AUTRES ÉPAVES, PLUS HUMAINES. C'ÉTAIT UNE LONGUE LIGNE MINCE DE PLUSIEURS MILES, QUI RESSEMBLAIT À LA LIGNE DE VARECH LAISSÉE PAR LA MARÉE HAUTE. C'ÉTAIENT LES ÉQUIPEMENTS PER-SONNELS DES SOLDATS, QUI AVAJENT ÉTÉ PARSEMÉS LÀ. DES EQUIPEMENTS DONT CEUX QUI S'ÉTAIENT BATTUS ET ÉTAIENT MORTS LORS DU DÉBARQUEMENT N'AURAIENT PLUS JAMAIS BESOIN.

IL Y AVAIT DES SACS, DES CHAUSSETTES, DU CIRAGE, DES TROUSSES DE COUTURE, DES CARNETS DE NOTES, DES LETTRES. IL Y AVAIT DES BROSSES À DENTS, DES RASOIRS, DES INSTANTANES DE LA FAMILLE DONT LE REGARD FIXE MONTAIT DU SABLE VERS NOUS. IL Y AVAIT DES PORTEFEUILLES, DES MIROIRS DE MÉTAL, DES PANTALONS, DES SOULIERS ABANDONNÉS ET SANGLANTS. IL YAVAIT DES PELLES AU MANCHE BRISÉ, DES RADIOS PORTATIVES EN BOUILLIE ET DES DÉTECTEURS DE MINES TORDUS ET INUTILISABLES. IL Y AVAIT DES CEINTURES A REVOLVER DECHIREES, DES SEAUX DE TOILE, DES PAQUETS INDIVIDUELS DE PANSEMENTS, DES TAS DE CEIN-TURES DE SAUVETAGE, PÈLE-MÉLE.

JE RAMASSAI UNE BIBLE DE FOCHE; ELLE PORTAIT LE NOM D'UN SOLDAT ÉCRIT À L'INTÉRIEUR. JE LA TRANSPORTAI PENDANT UN DEMI-MILE, PUIS JE LA POSAI SUR LA PLAGE. JE NE SAIS PAS POURQUOI JE L'AI RAMASSÉE, NI POURQUOI JE L'AI REMISE À TERRE.

LES SOLDATS TRANSPORTENT AVEC EUX D'ÉTRANGES CHOSES. DANS TOUTES LES INVASIONS, IL Y A TOUJOURS UN SOLDAT DEBARQUANT Â L'HEURE H AVEC UN BANJO EN BANDOULIÈRE. L'OBJET LE PLUS IRONIQUE, DANS TOUT CET ÉPARPILLEMENT, ÉTAIT UNE RAQUETTE DE TENNIS QU'UN SOLDAT AVAIT APPORTEE AVEC LUI. ELLE GISAIT SOLITAIRE SUR LE SABLE, VISSÉE DANS SA PRESSE, PAS UNE CORDE CASSÉE.

CE QU'ON VOYAIT LE PLUS SOUVENT PARMI CES DÉBRIS, C'ÉTAIENT DES CIGARETTES ET DU PAPIER À LETTRES. LES HOMMES AVAIENT L'INTENTION DE BEAUCOUP ECRIRE EN FRANCE. DES LETTRES QUI MAINTENANT NE SERAIENT JAMAIS ÉCRITES ET QUI AURAIENT REMPLI TOUTES CES PAGES BLANCHES ABANDONNÉES.

LES FORTES ET TOURNOYANTES MARÉES SUR LA CÔTÉ NORMANDE CHANGEAIENT LES CONTOURS DE LA PLAGE QUAND ELLES MONTAIENT OU DESCENDAIENT. ELLES EMPORTAIENT LES CORPS DES SOLDATS À LA MER ET PLUS TARD LES RAMENAIENT. ELLES COUVRAIENT DE SABLE LES CORPS DES HÉROS ET, À LEUR CAI'RICE, LES DÉCOU-VRAIENT.

TANDIS QUE J'AVANÇAIS PÉNIBLEMENT SUR LE SABLE MOUILLÉ, JE MARCHAI AUTOUR DE CE QUI ME PARAISSAIT ÊTRE DEUX ÉPAVES DE BOIS SE DRESSANT HORS DU SABLE. MAIS CE NÉTAIT PAS UNE ÉPAVE. C'ÉTAIENT LES DEUX PIEDS D'UN SOLDAT IL ÉTAIT PRESQUE ENTIEREMENT RECOUVERT DE SABLE, SEULS SES PIEDS DÉPAS-SAIENT. LES BOUTS DE SES SOULIERS POINTAIENT VERS LA TERRE QU'IL ÉTAIT VENU VOIR DE SI LOIN ET QU'IL AVAIT VUE SI BRIEVEMENT."

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