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Récit de madame Ygouf, mère de Jean-Claude Ygouf,
habitant les Isles (à Vierville sur mer) en juin 1944

Nous logions obligatoirement un officier Allemand et nous avions été réveillés vers 5h du matin le 6 juin par un grand mouvement de troupes sur la route, et par l'ordonnance venu réveiller son chef. J'ai tout de suite pensé au débarquement que nous attendions sans vouloir croire qu'il aurait lieu en partie à Vierville. J'ai fait lever mes deux enfants, 8 et 10 ans, le 3ème étant à Caen, et nous sommes partis au fond de notre jardin, où un abri sommaire avait été fait quelques jours avant dans un fossé. Nous étions 10 car il y avait aussi ma belle-mère et le personnel -- et les petits chiens. Peu de choses avec moi, pensant puisque nous restions chez nous que je pourrais rentrer dans ma maison quelques heures plus tard. Hélas, une heure plus tard il n'y avait déjà plus de carreaux aux fenêtres, et la maison avait déjà une allure sinistrée.

Nous sommes restés toute la journée et la nuit (du 6 au 7 juin) dans notre abri avec les obus qui passaient au dessus de nous. Pas d'accalmie dans la nuit, sauf des pas feutrés d'Américains qui étaient en éclaireurs, et voilà qu'une grenade lancée près de nous, nous a obligés à sortir. Il y avait d'un côté du fossé les Allemands, de l'autre les Américains. Nous sommes partis dans un herbage où il y avait un fagotier, mais nous étions en plein dans la bataille. Des Américains au pied de chaque pommier.

Un coup de feu m'a fait comprendre de quitter les lieux. Mes enfants étaient bien courageux et mon petit garçon me disant puisque nous devons mourir, que ce soit tout de suite. Par un petit chemin nous sommes partis. Il y avait des soldats partout. J'en ai remarqué un qui calmement était en train de se raser. Il avait bien installé ses affaires de toilette. En traversant un champ, un parachutiste est descendu avec une moto pliée. Auprès d'une barrière nous nous sommes trouvés avec un Américain qui avait revêtu une capote allemande, il nous a parlé en français, après nous avoir dit oui, oui, … pour nous rassurer et nous indiquer la direction à prendre, que nous connaissions mieux que lui.

Nous sommes arrivés dans un petit hameau (Vacqueville ??) de 4 ou 5 maisons où nous avons un peu respiré, mais pas longtemps. La bataille nous a vite rattrapé, mon mari a aidé les gens à sortir leurs meubles car la maison prenait feu. Nous voici de nouveau dans un petit chemin au milieu des soldats rangés en file indienne, l'un avec des gants de péccari voulant que nous restions près d'eux sans doute pour les protéger. Il n'en fut rien. Nous voici mes ( ?) voisins, ou Allemands ou Américains, se battaient dans la cour. Je pris la décision de faire demi-tour car jusqu'où serions nous allés si nous avions continué à devancer la bataille.

Nous sommes rentrés dans le bourg de Vierville et nous avons su que notre maison était en partie détruite par le feu. Rassemblement de la population dans la cour de l'école . Nous avons appris plus tard qu'il avait été question de nous embarquer car les Américains n'étaient pas sur d'avoir réussi à prendre pied. Nous restions donc dans cette cour, formant un petit tas, mon mari , mes deux enfants et moi ; ma belle-mère avait voulu retourner chez elle chercher une valise qu'elle avait le matin laissée dans le fossé. Un soldat américain l'avait accompagnée. Pendant ce temps un officier est venu nous montrer un endroit le long du mur où nous serions plus à l'abri. Cette cour (de l'école) se trouvait près d'un carrefour où montait hommes et munitions. Comme certaines explosaient nos lèvres étaient jaunes par les gaz. Il y eu 3 morts dans cette cour. La batterie allemande qui était à 4 ou 5 km ayant été détruite, nous pûmes nous disperser et nous prîmes la route de Saint-Laurent. Il y avait déjà bien des morts, pour nous terrer à nouveau dans un fossé où nous passâmes la nuit (du 7 au 8 juin) non sans avoir dit encore quelques dizaines de chapelet. Est-ce pour cela que nous sommes encore en vie ? Lorsque nous pûmes 2 jours plus tard voir d'une fenêtre ce qui était la mer, nous ne vîmes que des bateaux tassés les uns près des autres.

Petite anecdote : un monsieur parti chercher du pain pour sa femme, (celle-ci) trouvant qu'il avait été très longtemps et ne rapportant pas de pain, elle ne voulait pas croire au débarquement, seulement après que son mari lui eut montré 2 paquets de cigarettes américaines.

 

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