2531

Le témoignage du Sergent Robert Slaughter

  Témoignage de JR Slaughter qui faisait partie de la Cie D/116 (celle qui était équipée avec les mitrailleuses lourdes et les mortiers) du 116th Rég, et qui a débarqué sur Dog Green ou Dog White vers 0710 avec la seconde vague, quelque part entre la villa Hardelay et la villa Parmentier)

                   JUSQU'AU BOUT!

A deux cents ou trois cents mètres de la côte, l'artillerie ennemie nous prit pour cible. A se demander d'où elle sortait, cette artillerie, après cet intense pilonnage de démolition, des coups manqués faisaient jaillir de véritables geysers et des paquets d'eau nous retombaient dessus. Elles étaient bien loin du compte, les explosions de tirs réels de nos séances d'entraînement de Slapton ! Celles que nous endurions maintenant, c'était autre chose!  Notre homme de barre, un marin britannique, se mit à hurler qu'il allait nous larguer là et que nous devions nous tasser un peu vers l'arrière pour qu'il abaisse la rampe. J'étais vers l'avant et j'ai entendu le sergent, Willard Norfleet, répliquer : "Ces hommes sont chargés comme des mulets. Vous allez les conduire jusqu'au bout."  (A Weymouth, tous ces marins s'étaient vantés d'avoir participé à plusieurs assauts amphibies et nous avaient affirmé que nous étions entre de bonnes mains) L'homme de barre supplia : "Mais on va tous se faire descendre!" Norfleet dégaina son colt 45, mit le canon sur la tempe du marin et ordonna: "JUSQU'AU BOUT!"  La péniche repartit, avançant péniblement sur la mer agitée, jusqu'à talonner le fond.

Je pensais, en approchant de la plage, que si ce bateau ne se dépêchait pas un peu pour nous larguer à terre, j'allais mourir du mal de mer. Je n'en avais jamais souffert auparavant. Tout y est passé, mal au coeur et vomissements. Certain que j'étais immunisé contre ce mal, j'avais donné mon sac vomitoire à un copain qui avait déjà rempli le sien. Rendu au point où j'en étais, la mort ne semble plus aussi terrifiante. Au lieu du sac, je me suis servi de la première chose que j'avais sous la main: mon casque. Je me fichais bien des Allemands et de tous leurs trucs. Ce que je voulais, c'était la terre ferme. Il n'y a rien de pire que le mal de mer. Si, peut-être les canons de 88 ou les mitrailleuses MG42.
             
A environ cent cinquante mètres de la côte, j'ai levé la tête malgré le conseil  donné par quelqu'un.
"Gardez la tête baissée !"  J'ai vu la péniche à notre droite encaisser une bonne rafale d'armes légères. Des balles traçantes rebondissaient et ricochaient sur la rampe et les lisses, touchant ce bateau qui avait atteint la côte quelques minutes avant nous. Si nous n'avions pas traîné un peu pour secourir les survivants de la péniche coulée, nous aurions été à sa place et je n'aurais jamais eu l'occasion de vous faire ce récit. Des geysers jaillissaient d'un peu partout, provoqués par l'artillerie et les mortiers ennemis.

                              CE N'EST PAS UN PIQUE-NIQUE
Nous avons tout de suite compris que nous ne faisions pas une promenade de santé. Personne n'avait imaginé que l'ennemi nous opposerait une telle résistance sur le rivage même. Les compagnies «A» et «B» auraient dû normalement nous dégager la plage. La vérité est que, dans ce secteur, nous étions les premiers à débarquer. C'est là une façon, pour un petit jeune, de devenir, d'un seul coup, un homme. Certains devinrent des braves, d'autres, rapidement des morts, mais tous les survivants avaient en commun une sacrée frousse. Certains  souillèrent  leur  pantalon, d'autres pleuraient sans aucune retenue. D'autres encore iraient au-delà d'eux-mêmes pour être capables de remplir leur mission. C'est là que l'on juge le résultat de la discipline et de l'entraînement.
              
A la limite du rivage, la rampe fut abaissée. Des obus d'artillerie et de mortier frappaient, à la fois, la terre et la mer. Des tireurs embusqués faisaient des cartons sur nos hommes, du haut des falaises. Mais le pire étaient les tirs d'armes automatiques, la mer en devenait rouge de sang. Les explosions des tirs d'artillerie, le crépitement saccadé des MG42, toutes proches, le bombardement naval qui se poursuivait, tout cela était si épouvantable que certains en oublièrent les dures leçons de leur entraînement. L'odeur de la cordite (explosif) est à jamais fixée dans ma mémoire, intimement associée à la mort et à la destruction.


On entendait le crépitement des mitrailleuses ennemies, environ à deux cents mètres à droite, vers l'ouest, à l'endroit où la compagnie A  avait débarqué. Nous ne savions pas encore, à ce moment, qui se trouvait dans cet enfer mais une chose était déjà certaine, des gars, là-bas, se trouvaient en pleine boucherie. C'était exactement le lieu où nous devions normalement parvenir. Notre homme de barre avait manqué le clocher de Vierville que nous avions pour point de repère et, la marée aidant, nous nous sommes trouvés déportés de deux cents mètres vers l'est.


J'étais à bâbord, à peu près le cinquième à partir de l'avant. Norfleet commandait la file tribord. Les Anglais de l'équipage s'étaient réfugiés à l'arrière. La rampe était à la mer, la proue d'acier de la péniche allait et venait, de bas en haut, avec une violence extrême, rendant impossible toute évacuation rapide du bord. La seule solution était de sauter, deux par deux, et chacun devait attendre son tour.

              
Mon tour est arrivé. J'étais assis tout près de la rampe qui continuait de faire ses bonds d'enfer. Je voulais profiter du moment où la rampe serait en position basse. Je crois avoir pris trop de temps, j'ai provoqué un véritable embouteillage, mettant en péril tous ceux qui me suivaient, moi y compris. Et cette rampe d'acier de vingt-cinq millimètres qui ne cessait de sauter avec des amplitudes de deux mètres et plus. J'avais une peur bleue de la prendre en pleine tête. C'est exactement ce qui arriva à l'un de nos hommes, tué net par la rampe. La mer charriait des hommes morts et des vivants qui faisaient les morts. Les Allemands ne savaient plus qui était mort ou vif , tous allaient au gré de la marée. Le fardeau de trente kilos d'équipement que nous avions sur le dos ne simplifiait pas la vie, tous ceux qui ne savaient pas très bien nager risquaient de se noyer avant d'avoir pu gonfler leur ceinture de sauvetage. Pour ce qui me concerne, tout bon nageur que j'étais, j'ai gonflé la mienne.

Je me souviens du soldat Ernest McCanless. Je lui ai donné un coup de main pour qu'il puisse avancer. Il était terriblement chargé, il avait conservé sur lui une boîte entière de cartouches de mitrailleuse de 30. Un des cadavres, ceinture gonflée, était devenu noirâtre. J'ai pensé, sur le moment, que c'était le soldat Richard Gomez. J'ai appris, plus tard, mon erreur, Richard avait survécu. Il vit maintenant à Los Angeles. Beaucoup étaient touchés dans l'eau, bons ou mauvais nageurs, ils se noyaient. On entendait partout les hurlements de ceux qui étaient blessés et qui périssaient, entraînés par leur lourd fardeau.

                               "TIREZ VOUS DE LA PLAGE !"

Il y avait des tas de cadavres flottant par-ci, par-là. Des vrais et des faux, des gars qui se laissaient aller avec les vagues. J'étais aplati, le menton dans l'eau quand des obus de mortier ont commencé à pleuvoir, juste à la limite de l'eau. Du sable s'est mis à voler, provenant de l'impact des balles tirées depuis les hauteurs. Il devint évident qu'il était grand temps de déguerpir de ce fichu endroit et de franchir la plage. Je ne sais plus combien de temps nous sommes ainsi restés dans l'eau, avant de décider d'en sortir. Au début, j'ai pensé me mettre à couvert derrière une grosse bille de bois. J'ai alors remarqué une mine Teller ficelée dessus, j'ai préféré aller voir un peu plus loin. Traverser la plage devenait une véritable obsession qui ne devait plus me quitter.

               
Etalé à moitié dans l'eau, à moitié sur le sable, derrière un de ces gros pieux, j'ai remarqué un G.I. qui courait en zigzag, essayant visiblement de traverser la plage. Il était lourdement chargé. Sa course ne pourrait pas se poursuivre longtemps. Ce gars venait probablement de la péniche qui s'était échouée cinquante mètres à notre droite. Un tireur ennemi l'a abattu juste au moment où il bondissait pour se mettre à couvert. Il s'est mis à hurler pour réclamer un infirmier. l'un d'entre eux est intervenu sur - le - champ, il a été abattu,  lui aussi. Je n'oublierai jamais cette vision de l'infirmier gisant près du G.I. blessé et tous deux hurlant de douleur. Quelques minutes plus tard, ils étaient morts.

"La marée montait. Je ne suis pas sûr, mais je crois que nous avons débarqué vers 07h00. Les dernières vagues d'assaut étaient attendues. il nous fallait absolument traverser. Moi et deux membres de mon équipe avons traversé la plage vers 08h00. Je pense avoir été le premier de notre péniche à le faire. J'ai dit au soldat de première classe, Walfred Williams, de me suivre. Il avait toujours son tripode de mitrailleuse de vingt-cinq Kilos. J'avais mon fusil prêt à tirer, sécurité enlevée. Avant de débarquer, j'avais ôté cette protection. J'avais aussi fixé ma baïonnette au canon pour être paré à toute éventualité. J'ai regretté d'avoir ainsi mis mon arme en capacité de tir, le sable s'infiltrait partout.

                              ON SPRINTE POUR SE METTRE A COUVERT
J'ai rassemblé tout mon courage et me suis mis à courir aussi vite que mes longues jambes me le permettaient, courbé en deux, essayant d'offrir une moindre cible. Ma taille de 1,90m faisait de moi un bel objectif malgré tous mes efforts pour passer inaperçu. J'avais un bon parcours à faire, un peu plus de cent mètres. Nous étions surchargés d'équipements divers et nos vêtements étaient trempés. Essayez donc de courir, vos chaussures pleines d'eau et votre uniforme de laine imprégné de produit anti-gaz et, de surcroît, dégoulinant d'eau de mer ! Alors que je franchissais, toujours en courant, une flaque, j'ai trébuché. J'ai réussi à reprendre mon équilibre mais j'ai appuyé sur la détente de mon fusil et j'ai bien failli me coller une balle dans le pied ! Je n'ai pas, pour autant, arrêté ma cavalcade le long de la mer. Je dois dire que j'étais honteux d'avoir failli me blesser avec ma propre arme...

En gravissant le petit talus surplombant le rivage, je me suis retourné, c'était mon premier coup d'oeil sur les 5 000 navires de notre armada déployée sur la Manche. C'était un spectacle fabuleux. Je me suis aperçu que Williams, Sal Augeri et Ernest McCanless étaient juste derrière moi. Par contre, je n'ai revu Norfleet que plus tard. Je ressentais une impression bizarre. Il me semblait que j'étais une misérable petite créature, juchée sur un immense plateau de sable. J'ai enlevé mon blouson et étalé mon imperméable sur le sol pour nettoyer mon fusil. C'est alors que je me suis aperçu que les deux vêtements étaient troués de balles. Je ne m'étais pas rendu compte que l'on m'avait tiré dessus. Je me suis accordé ma première cigarette - mon paquet était dans un étui en plastique avec mes allumettes - il me fallait souffler un peu et reprendre mes esprits, j'avais les jambes coupées. Quelques jours plus tôt, je rechignais pour manger une ration "K", maintenant, c'était une simple barre de chocolat vitaminé (la ration type D) et des cigarettes qui me faisaient tenir le coup!
               
Toute l'escouade avait traversé la plage sans trop de dégâts, mais nous avions deux tués : Robert Stover et l'infirmier Roland Coates. Je ne sais pas comment c'est arrivé. Stover était derrière moi dans la péniche, je ne l'ai revu, ni dans l'eau, ni sur la plage. Selon certains, il serait mort de ses blessures, le 7 juin. Je n'ai jamais rien appris sur Coates. Par contre, je savais que Stover nageait très mal, la moindre blessure, ou le plus petit accident, et c'était la noyade assurée. L'état de la mer, bien sûr, n'arrangeait rien. J'ai donc nettoyé mon fusil et réorganisé mon groupe, après avoir récupéré un ou deux gars de la 1ère section. Nous avons repris notre souffle et, finalement, gagné le bas de la falaise. Là, au moins, nous étions à l'abri des tirs tendus et des armes légères. Bientôt, nous avons été rejoints par des isolés de différentes compagnies, plus ou moins largués au mauvais endroit. C'est là que j'ai complètement perdu la notion du temps et des événements.
(cette impression est assez fréquente dans les témoignages du jour J)

            
Le général Omar Bradley, dans un speech en Angleterre, nous avait dit: "Vous allez vous embarquer pour le plus grand spectacle du monde"

Nous assistions, en fait, au déploiement conjugué de la tragédie et de la chance, d'abord, sur la plage et, un peu plus tard, sur les hauteurs.

En milieu de matinée, nous avons vu arriver un demi-groupe de mitrailleurs de la compagnie H. Il leur manquait un tripode pour compléter leur arme. En associant nos moyens, nous avons remonté une mitrailleuse de 12,7mm complète, en état de fonctionner. Il y avait, à droite, sur la colline, une casemate avec un 88, en action
(probablement le bunker de Vierville). Nous avons placé notre mitrailleuse au meilleur emplacement possible, mais toujours trop exposé aux tirs ennemis. Williams en avait tellement assez de nous voir encaisser tous ces coups des Allemands, qu'il a ouvert le feu sur la casemate blindée et bétonnée. J'étais l'observateur, Williams le tireur, et Augeri était le pourvoyeur. Ils ont balancé une rafale de traçantes en plein dans l'embrasure de l'ouvrage. Je pouvais voir nettement nos projectiles ricocher et, en même temps, le 88 tirer sur une péniche qui arrivait. Notre mitrailleuse s'est enrayée après quelques rafales et nous avons préféré quitter les lieux avant de recevoir la réplique du 88. Ce fut, pour ce jour-là, notre seule et unique occasion de mettre en batterie une mitrailleuse lourde. Nous n'avons certainement pas causé grand mal à l'ennemi mais cela nous a, au moins, défoulés un peu!"

 

Retour Accueil