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Souvenirs de Michel Hardelay (2b) et de Louis Coliboeuf

La nuit et l'aube du 6 juin à la gare routière chez les Coliboeuf

 

POUR MEMOIRE, ces souvenirs ont été dispersés en plusieurs chapitres classés chronologiquement :

Vierville sous l'occupation (0)
La veille et l'avant-veille du 6 juin (1)
La nuit du 5 au 6 juin et l'aube du 6 juin (2)
Aux même moments, à la gare routière de Vierville, chez les Coliboeuf (2bis)
Le matin du 6 juin, de 6h00 à midi (3)
L'après-midi et le soir du 6 juin (4)
Le matin du 7 juin (5)
A la gare routière le 7 juin, chez les Coliboeuf (5b)
L'après-midi et le soir du 7 juin avec le bombardement du carrefour (6)
Le 8 juin, dans le bourg de Vierville, avec le Capitaine Gardiner (des Civil affairs) (7)
Le 8 juin au manoir de Than et au Vaumicel (8)
Le 8 juin à Vacqueville (9)
Le 9 juin et les jours suivants (10)

 


(détails)
La gare de Vierville, désaffectée depuis 1930


(détails)


(détails)


(détails) Paulette Coliboeuf vers 1947


(détails) Confirmation de Suzanne Coliboeuf en 1948


(détails) La famille Coliboeuf après la guerre, vers 1948



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      (Nuit et aube du 6 juin)

"A la gare routière vivaient 6 personnes: un ménage et 4 de leurs enfants, les deux filles étant plus jeunes que leurs frères. La fille aînée était mariée à un marin-pêcheur de Grandcamp et le fils aîné, requis par le STO, quelque part en Allemagne. 

Ils devaient se partager, pour la nuit, les 4 pièces que comportait cette gare, comme toutes les petites gares des villages traversés par la ligne à voie étroite reliant Le Molay-Littry à Isigny-sur-Mer. De plus il y avait un auvent pour abriter les voyageurs et, sous une partie de la construction seulement, une cave alors que cette pièce était absente chez toutes les constructions du village. La famille engraissait un cochon à l'extérieur dans un enclos voisin de la niche en zinc de Tom, le chien.

(Le petit train avait cessé de rouler vers 1931 et les rails enlevés peu après. Il avait été remplacé par un autobus qui partait de Bayeux et qui, de quotidien, était devenu hebdomadaire du fait des restrictions de carburant et de circulation.)

Le père, le "père Louis", cumulait toutes les fonctions communales, sauf celle de fossoyeur. En effet il était à la fois cantonnier, garde-champêtre et sonneur civil. Cette fonction lui avait causé plusieurs mois avant, une mauvaise surprise: en essayant d'arrêter le tintement de la grosse cloche, la corde de celle-ci, usée à l'endroit de son passage dans le coulisseau de l'oculus avait cédé alors qu'il se trouvait à 1m du sol et il s'était brisé les os des 2 chevilles en retombant. Sa femme avait dû le remplacer pendant quelques semaines.

Sa  femme, la "mère Jeanne", s'occupait de l'enregistrement des colis, de fournir les billets aux rares voyageurs, et, dans ses heures libres de petits travaux. Très bonne cuisinière (elle était avant-guerre, cuisinière au château de Vierville chez les Hausermann), réputée pour ses sauces, elle était souvent sollicitée pour les repas de noces, baptêmes et communions."
 


Louis Coliboeuf


(détails)
Jeanne Coliboeuf

 


"Précisément cette nuit du 5 au 6 juin elle avait accommodé les restes des trois repas précédents pour servir le dernier de la série dans une ferme de Vierville, et après avoir nettoyé et rangé ses casseroles et autres ustensiles, puis pris une brève collation, elle avait quitté cette ferme vers 3h1/2.

Le brouhaha des conversations et chants divers ne lui avait pas permis d'entendre les diverses explosions de la nuit, mais dès sa sortie elle eut une impression étrange: quelque chose n'était pas normal et était différent des autres nuits. Elle eut du mal à analyser ce changement, finalement elle trouva que c'était le bruit. Elle avait coutume d'entendre le bruit caractéristique des avions alliés et le sourd grondement des bombardements, mais cette nuit il s'y ajoutait un long martèlement que lui apportait par bouffée la brise de mer. 
(il n'y avait pas de brise de mer mais un vent d'Ouest force 3, le bruit des navires se propageait surtout par l'eau et devait en effet être très spécial)
Arrivée à la gare et au lieu de se coucher, elle réveilla son mari et lui fit part de ses appréhensions. Celui-ci se leva, s'habilla et sortit. Il entendit aussi et dit aussitôt; "Ce sont des bateaux et ils sont nombreux". "Mais se dirigent-ils vers nous?". Il préféra réveiller ses enfants et leur ordonna de s'habiller puis de disposer dans leurs petites valises le strict nécessaire.
Pendant ce temps le jour se levait peu à peu. Il sortit et dans l'échancrure du vallon regardant la mer, ou le peu que l'on pouvait en voir, majestueux, un cuirassé défilait à ce moment accompagné de 2 autres bâtiments de guerre.
Le père Louis avait commencé de creuser, à côté de la gare, une tranchée peu profonde encore. Il y entraîna sa famille. A peine furent-ils installés qu'un obus frappa le fronton d'une lucarne du château (celle-ci ne fut pas restaurée et resta borgne, coupée par la toiture). Un 2ème obus atteignit l'objectif: le clocheton de l'ancienne chapelle. Ils reçurent des morceaux de pierres dans leur tranchée et prirent la décision de se réfugier dans leur cave, laissant chien et porc à l'extérieur.

    (le 6 juin dans la journée)

Jeanne entendit le tintement des cloches lorsqu'elles tombèrent avec la flèche du clocher (en fait le clocher fut abattu vers 14h15) et dit à son mari: "Tu n'auras pas à sonner l'Angélus et probablement ceux à venir pendant longtemps". Elle ne savait pas à cet instant qu'elle resterait avec ses filles dans la cave 36 heures, dont près de 8 heures sans Louis (voir plus loin la journée du 7 juin à Vierville), qu'elle verrait passer les ouvriers de l'entreprise Todt (sortant de leur cantonnement au château, seulement ceux qui n'étaient pas Allemands) qui désiraient rejoindre les alliés, puis dans la soirée des soldats Américains avec quelques blindés"