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Souvenirs de Michel Hardelay (1)
Veille et avant-veille du 6 juin 1944


POUR MEMOIRE, ces souvenirs ont été dispersés en plusieurs chapitres classés chronologiquement :


croquis établi sur la base des
indications de Michel Hardelay


(détails)
La maison où habitait Michel Hardelay le 6 juin,  au fond d'une impasse orientée vers le Nord

(le dimanche 4 juin)

         "Le dimanche 4 juin 1944 avaient lieu les premières communions de la paroisse de Vierville. A cette occasion Raymonde (Hue, future Mme Watel, avait 12 ans) avait reçu un cadeau rare à cette époque, une belle bicyclette bleue dont je reparlerai par la suite, et Huguette, qui logeait  chez un ménage habitant dans notre impasse, avait obtenu que ses parents aient l'autorisation de venir en zone interdite pour trois jours pour la cérémonie.
        Ils devaient repartir le mardi suivant et sont restés presque quatre mois.

        A cette époque les premières communions, les baptêmes et les mariages étaient l'occasion de faire des repas exceptionnels avec pain blanc et friandises recherchées. Le lundi on finissait les restes et le mardi on essayait de se remettre au travail.

       Quant à moi, n'ayant pas l'occasion de faire ripaille et quoique ayant quelques plans de maisons démolies à mettre au net pour la mairie en vue des indemnisations futures, je décidai de profiter de cette belle journée pour commencer la réalisation d'un abri dans notre petit jardin, projet déjà maintes fois remis.

      Je ne craignais pas un bombardement par mer mais plutôt un arrosage systématique des côtes peu avant le débarquement pour affaiblir les défenses tout en laissant aux Allemands peu d'indications sur le point du débarquement.

      De plus je suivais, ce faisant, les conseils de la radio anglaise.
      Il n'y avait qu'une petite pelouse, je n'avais pas le choix.
      J'avais prévu une tranchée de 1m25. de profondeur avec 6 marches taillées dans la terre à chaque extrémité, les mottes de gazon ôtées et empilées sur les épaulements devant fournir un talus de 55cm de haut sur les côtés, et maintenir les déblais excavés.

 

       Au bout d'une heure de travail je vis mon voisin (il s'agissait de Mr Leterrier, le maire) intrigué me questionner par dessus le muret qui nous séparait de l'impasse

     - "Monsieur Michel que faites-vous là ?"
     - "Vous voyez je commence un abri pour nous trois, maintenant si vous voulez m'aider je peux le faire pour cinq en prolongeant la tranchée d'un mètre."
        Il ricana et haussa les épaules en disant: "Débarqueront pas ici" et il rentra chez lui.

        (Quarante heures plus tard, à la première explosion il vint avec sa femme voir si on pouvait les accueillir mais il dut se rendre à l'évidence, ma mère et moi occupions toute la place disponible.
        Ils allèrent avec une grande partie des habitants de l'Est de Vierville trouver un refuge dans les fossés des champs bordant la route allant à St-Laurent où ils passèrent la nuit pour revenir le lendemain avec les premières unités U.S.)

       Pour me part, en fin d'après-midi, j'avais dégagé mes six marches et fini 80 cm. de tranchée, deux mètres à la suite étant creusés sur 45 cm.; je ne devais pas avoir plus tard la possibilité de continuer ce travail qui devait cependant nous être fort utile.

       Après le dîner ce fut les travaux habituels d'arrosage des légumes du potager avec un petit tonneau à eau rempli à notre pompe (à l'époque il n'y avait pas d'eau courante, chaque propriété avait son puits et sa pompe à bras) et sarclage des plates-bandes, enlèvement des mauvaises herbes et passage au poulailler pour y récolter les oeufs de la journée.

     (le lundi 5 juin)
      La nuit fut calme (du dimanche 4 au lundi 5) mais lundi devaient se produire des faits anormaux.
      Le maire recevait chaque jour de la Kommandantur les ordres de réquisition pour le lendemain, corvées, transport de toutes sortes par chevaux avec charretiers ou directives générales pour la population. Ces ordres  étaient rédigés par le secrétaire de mairie et portés par le garde-champêtre à chaque personne ou bien affichés si cela concernait tous les habitants.
       Or si samedi il avait été désigné l'équipe de démolition des maisons de la plage et les huit hommes pour la garde de la voie ferrée les 11, 12 et 13 Juin, et j'étais un de ceux-ci, le garde-champêtre avait pu jouir de son dimanche car aucun planton n'avait apporté un ordre à la mairie, ce qui ne s'était pas produit depuis plus de deux ans.


(détails) Vu depuis le WN 70, au dessus de la villa Hardelay. On aperçoit les ruines de la villa Mathy


(détails) Allemands au travail surpris 
par un avion (vers le 19 mai 44)


(détails) Le 19 mai 44, un avion US type P38 photographie la plage de Vierville

(détails)


détails Croquis du WN72 , sur un fond de plan cadastral et des indications de Mr Hardelay


(détails) bunker du canon antichar de 88mm à gauche amorce du mur anti-char
Actuellement Monument de la  Garde Nationale des USA


(détails) Un LCT chargé de munitions devant  la villa Hardelay, photo prise fin juin 44

 

 

 

 

 

Retour accueil

 

      


(détails) la voiture à âne des Houyvet, réquisitionnée tous les jeudi par les Allemands

(détails) dans la ferme Houyvet (Normanville)



Les enfants Houyvet

L'officier qui logeait chez le maire avait donné son linge sale à sa laveuse habituelle. Celle-ci le vit arriver ce lundi et il lui demanda de le lui remettre immédiatement alors que le linge était à tremper. Il l'emporta tout dégoulinant d'eau et quitta la commune peu après.

       Enfin j'avais promis à Schlecht, l'Allemand qui surveillait l'équipe de démolition à la plage et qui n'était pas aussi mauvais que son nom pouvait le laisser supposer ("Schlecht" veut dire mauvais en allemand), de descendre avec une corde afin de déplacer deux lourdes poutres en fer.
      J'avais fait partie de l'équipe de la semaine précédente qui était chargée de démolir .... ma propre maison. Mais comme une aile avait été construite peu avant et était constituée de poutres et d'une grande dalle en béton dans sa partie inférieure je savais que les Allemands ne possédaient pas le matériel nécessaire  pour venir à bout de ces structures, et je ne voulais pas provoquer par une chute d'éléments lourds sur la dalle du rez-de-chaussée des dégâts irréparables. 
        L'Allemand avait reçu ordre, de son côté, de dégager les poutres intactes. Il était donc d'accord pour les descendre avec une corde.

         J'avais assisté, la semaine précédente, à un incident assez cocasse qui prouvait que les Allemands avaient une terreur bleue de l'aviation alliée.
         C'est ainsi que nous étions tous quatre, surveillés par Schlecht, à extraire les chevrons de la charpente tandis que des Allemands sur le plage enfonçaient quelques troncs d'arbres pour compléter leur dispositif - ils le faisaient à l'aide de pompes à incendie réquisitionnées - lorsque nous entendîmes un bruit de moteurs d'avions, c'étaient des bombardiers légers anglais venant attaquer la batterie d'Englesqueville. 
          Ils passèrent en rase-mottes sur la plage à 150 m. de nous. Dans l'équipe d'Allemands sur le sable ce fut la panique : quatre se couchèrent sous leurs chevaux, deux sous la remorque-pompe, deux se dissimulèrent derrière les arbres, le reste courut vers le boulevard; quant à Schlecht nous le retrouvâmes au fond du sous-sol.
       Mais les Anglais n'avaient pas mitraillé cette proie facile.
        Lundi 5 juin, en début d'après-midi, je pris donc une grosse corde et un paquet à déposer à la poste en passant. Ce paquet qui contenait un rôti de veau et était destiné à nos cousins de Clamart; nous apprîmes par la suite, et ce malgré les événements, qu'il leur était bien parvenu - bravo la Poste qui fit à cette époque un travail remarquable.
       Je redoutais d'être refoulé au poste de garde toujours présent au mur anti-tank et de devoir faire demi-tour.

       A ma grande surprise, depuis près de quatre ans que ce passage était surveillé jour et nuit, il n'y avait aucun allemand pour garder la chicane du mur, ni le canon de 88.  Les barrières en fil barbelé étaient ouvertes au passage des réseaux délimitant les deux zones et je m'engageai sur la trottoir de la digue par un temps superbe, le chaud soleil compensant une petite brise de mer qui rendait celle-ci assez agitée. 
(ce soleil contraste avec tous les autres témoignages parlant de mauvais temps ce jour-là, peut-être était-ce un temps variable d'averses?)
      Je surveillais la crête de la falaise craignant de recevoir d'une sentinelle l'ordre de faire demi-tour, mais là aussi il n'y avait aucun soldat.
      Schlecht fut très surpris de me voir arriver non  accompagné.

     Je lui remis la corde et repris le même chemin en sens inverse en repassant le réseau de barbelés devant la porte du boulevard, le fil du haut avait été enlevé pour la passage de l'équipe et il suffisait de ne pas déplacer le petit fil lisse d'alerte placé au centre et d'enjamber les quatre autres fils barbelés tendus à 60cm du sol en leur point le moins haut.

       Je rentrai chez moi sans rencontrer sans rencontrer âme qui vive et entrepris de terminer les plans réclamés par la mairie qui m'avait fourni du papier à beurre, (du papier sulfurisé) le papier calque étant introuvable.

      Presque toute l'émission de la BBC du soir fut consacrée à des messages personnels. Le nombre ce ceux-ci avait augmenté durant la semaine précédente; en fin de semaine si Melpomène avait abandonné son "gazon vert" par contre Verlaine avait fait son apparition avec " les violons longs de l'automne", et ce lundi soir il était complété de sa rime, répétée trois fois. Evidemment cet accroissement prêtait à réflexion mais comme je n'en connaissais pas le sens je ne pouvais en déduire aucun renseignement si ce n'est que de grandes opérations étaient  proches.

      Je me promis en vue de celles-ci de terminer mon abri au plus vite, le lendemain si possible.